Le 16 octobre 2008
Lettre d'un directeur d'école
Je ne supporte plus l'hypocrisie des discours officiels qui se gargarisent de grandes phrases sur l'intérêt des élèves, sur l'égalité des chances, …, alors que les seuls critères sont comptables avec un arrière fond idéologique pour le moins inquiétant.
· Qui peut croire que l'intérêt des enfants a compté dans la suppression du samedi matin ?
· Qui peut croire que les deux heures de travail personnalisé pourront compenser le travail des maîtres spécialisés des RASED qu'on est en train de supprimer ?
Je ne supporte plus la malhonnêteté des effets d'annonce alors que j'assiste, chaque jour un peu plus à une entreprise systématique et planifiée de démantèlement de l'école publique.
Je ne supporte plus le harcèlement administratif des courriels qui arrivent par vagues. Lorsqu'ils ne sont pas accompagnés de pièces jointes (jusqu'à 20 dans un seul envoi !) ou de documents à aller chercher soi-même sur le site de l'académie, il s'agit en général d'injonctions (« merci de me transmettre – toujours dans l'urgence – telle information ») ou de rappels à l'ordre (« Sauf erreur ou omission je n'ai pas été destinataire de tel document »). Et je suis déchargé totalement ! J'imagine ce que doivent ressentir la grande majorité des directeurs, ceux qui n'ont qu'une journée ou pas de décharge du tout, lorsqu'ils ouvrent leur boite aux lettres électronique.
Je ne supporte plus le « flicage institutionnel », les multiples tableaux à compléter pour vérifier que nous faisons correctement notre travail, que nous ne tirons pas au flanc pour l'aide personnalisée, que nous participons bien à toutes les animations pédagogiques. J'ai eu la chance de vivre des stages de formation continue (pas beaucoup, il est vrai – mais quand même !) passionnants, stimulants, qui interrogeaient la réflexion et les pratiques, dont je suis sorti avec le sentiment d'avoir progressé. Que nous propose-t-on aujourd'hui ? Des grand-messes où l'on paraphrase du « PowerPoint » durant des heures, du formatage au nouveau discours officiel, de l'endoctrinement ! Pas étonnant dans ces conditions que les seules animations pédagogiques qui fassent le plein soient les animations sportives. Pas étonnant dans ces conditions que les IEN doivent demander aux directeurs de « susciter des candidatures ». Pas étonnant qu'il faille « fliquer » pour que les gens viennent !
Je ne supporte plus cette forme d'infantilisation et ce manque de confiance qui consistent à nous faire rédiger des projets (projet d'école, projet d'organisation de l'accompagnement éducatif, …) à corriger (pardon « à valider ») par les IEN.
Au mieux, ils nous reviennent « validés » avec une remarque du style « Le projet, dans sa formalisation et dans son contenu, est conforme aux attentes ». Bon élève !
Au pire, on nous demande de revoir notre copie.
Ou l'administration fait confiance à notre professionnalisme et je ne vois pas alors la nécessité de valider a priori notre travail ou alors nos supérieurs estiment que nous ne sommes pas capables de construire nous-mêmes nos projets, mais dans ce cas, qu'ils soient cohérents et qu'ils les rédigent eux-mêmes !
Par ailleurs, quelle illusion de contrôle et de toute puissance dans ce formalisme !!
Je ne supporte plus la répression rampante, les atteintes au droit de grève, la restriction du droit à l'information syndicale, ….
Je me refuse à terminer ma carrière dans la dépression, en plaignant les étudiants que je croise à l'école ou mes jeunes collègues qui ont encore quelques dizaines d'années à passer dans cette galère.
Le découragement conduit à la résignation et à l'inaction, la colère conduit à l'action et à la résistance.
Je choisis donc la colère et l'action !
Comment résister ?
Un principe d'abord : la principale priorité, la seule, ce sont nos élèves !
Tout le reste est secondaire sinon accessoire !
Faisons comme nos IEN, examinons toutes leurs exigences à la lumière d'une grille d'analyse toute simple :
· Est-ce que cette demande va aider mes élèves ?
· Est-ce que cette demande me permettra de mieux faire fonctionner l'école ?
· Est-ce que cette demande va servir à mes collègues dans leur travail quotidien au bénéfice des élèves ?
Si la réponse à ces questions est non, alors la demande n'est pas urgente, quels que puissent être les éventuels délais de réponse. Et si d'aventure, il n'y avait pas de réponse, il est au moins certain que cela ne portera préjudice ni aux élèves, ni aux collègues.
Comment résister ?
· Soyons positifs, affirmons-nous, ne restons pas isolés et ne nous laissons pas culpabiliser !
Après tout, l'école, c'est nous qui la faisons vivre au quotidien, et elle ne fonctionne pas si mal finalement, quoi qu'on essaie de nous faire croire. Même les enquêtes PISA et PIRLS, utilisées comme prétexte pour tout changer ne sont pas aussi catastrophiques que certains le prétendent, - les ont-ils lues ?
En tout cas, malheureusement, il est déjà certain, (ce n'est pas moi qui le dit mais la plupart des chercheurs en pédagogie) que ce ne sont pas les nouvelles orientations qui feront remonter le niveau de nos élèves.
Comment résister ?
· Ne nous laissons pas intimider
Retournons les agressions de l'administration contre elle :
· Il faut se déclarer gréviste 48 heures à l'avance !
Soit ! Alors déclarons-nous systématiquement grévistes. Cela ne nous engage à rien mais annule l'intérêt de la déclaration préalable et oblige les communes à se positionner sur le service minimum.
· Les réunions d'information syndicale doivent être prises sur le temps de travail hors présence élève (les fameux 48 heures) !
Qu'à cela ne tienne ; inscrivons nous massivement aux réunions d'information syndicale au lieu de participer aux animations pédagogiques. Elles seront certainement plus intéressantes et probablement aussi formatrices !
Comment résister ?
· Engageons-nous dans les mouvements pédagogiques.
Ils sont en train d'être étouffés par une réduction dramatique des subventions publiques et la suppression des postes de mis à disposition ou de détachés. Pourtant ce sont des lieux extraordinaires de rencontres, de réflexion et de formation.
L'ICEM (Pédagogie Freinet), l'OCCE, la Ligue de l'enseignement, les PEP, la JPA, les CEMEA et d'autres que j'oublie, ceux qu'on appelait il n'y a pas si longtemps, les œuvres complémentaires de l'école sont peut être les derniers remparts de cette Ecole qui prend l'enfant dans sa globalité pour le faire avancer, pour en faire un citoyen, face au dogmatisme et au formatage de ce qu'on cherche à nous imposer. Les trois quarts de ce qui fait ma compétence professionnelle aujourd'hui, c'est à leur contact que je les ai acquis et non dans l'Institution.
Comment résister ?
· Syndiquons-nous
J'entends trop souvent des collègues me dire que les syndicats ne servent à rien.
Mais les syndicats, c'est nous !
Si nous voulons qu'ils agissent plus, mieux, qu'ils soient plus près du terrain, à nous de les faire bouger, de les interpeller, de nous engager.
Ils n'existent que pour défendre nos droits et nos valeurs.
Mais en même temps, ils n'existent que par nos adhésions et notre soutien.
Je ne me suis jamais considéré comme un militant syndical, mais j'ai toujours été payé ma cotisation syndicale, pour une raison très simple : je n'oublie pas que des personnes sont mortes pour que nous ayons le droit, ce droit tout simple, d'être représentés et défendus face au pouvoir en place. Je n'oublie pas qu'aujourd'hui encore, dans certains pays pas éloignés, les syndicalistes sont menacés et assassinés.
La démocratie ne s'use que si l'on ne s'en sert pas !!
Un mot encore pour terminer. Une lecture rapide de mon texte pourrait faire croire que j'en veux à nos supérieurs hiérarchiques directs, les IEN !
Il n'en est rien !
Je connais la plupart des inspecteurs du département. Il y en a que je compte parmi mes amis. J'ai suffisamment discuté ou milité avec certains d'entre eux pour savoir qu'ils ne sont pas plus emballés que moi par l'évolution actuelle de l'Ecole. Comme nous, plus que nous certainement, ils sont pris entre le marteau et l'enclume, entre l'inertie du monde enseignant et les pressions de leur hiérarchie.
Je ne voudrais pas être à leur place, mais ils ont choisi et comme nous, ils ont la liberté !
· La liberté d'être de simples courroies de transmission, d'essayer de nous convaincre que tout va bien, que les nouveaux programmes ne changent pas grand-chose par rapport aux anciens, que l'on peut faire dans les 24 heures qui nous restent tout ce qui est demandé par ces fameux programmes, même la religion et les trois heures d'allemand.
· Ou la liberté de parler vrai, de défendre leurs convictions, d'être des citoyens avant d'être des fonctionnaires !
Et peut être de résister !!!
Bon courage à vous tous.
Roland BRAUN, Colmar
Document envoyé à tous les directeurs d'école du Haut Rhin, à mes collègues de l'école, à quelques IEN ainsi qu'à quelques amis militants dans différentes associations d'Education.
Une lettre type modulable à envoyer à son inspecteur est proposée en page d'accueil du site pour celles et ceux qui veulent participer à ce mouvement.
Voir également d'autres Lettres de profs "Je refuse d'obéir" sur le blog.
Lettre collective de désobéissance de 35 enseignants de la circonscription de Montaigu (85), membres du collectif d'enseignant/es de la circonscription Montaigu, soutenus par le SE-UNSA, le SDEN-CGT 85, le SGEN, le SNUipp et SUD Education
Montaigu, le 3 décembre 2008
Monsieur l'Inspecteur d'Académie
s/c de Monsieur l'Inspecteur de l'Education Nationale de Montaigu
Cité Adminstrative Travot
85000 LA ROCHE SUR YON
Monsieur l'Inspecteur d'Académie,
Nous vous écrivons cette lettre aujourd'hui, car en conscience, nous ne pouvons plus nous taire ! En toute conscience professionnelle, nous refusons d'obéir !
Le démantèlement des bases de l'Ecole Publique de notre pays est un processus que nous ne pouvons accepter sans réagir.
Le dispositif d'aides personnalisées pour les élèves « en difficulté » n'est qu'un prétexte démagogique pour supprimer les RASED. Rallonger une journée de classe qui est déjà la plus longue du monde, ne peut que nuire à tous les enfants et encore davantage aux plus fragiles. Ce dispositif est une aberration pédagogique ! C'est parce que nous respectons profondément tous nos élèves, et leurs familles, que nous ne pouvons pas ou plus participer à cette mascarade.
L'objet de notre lettre est de vous informer que nous ne serons ni acteurs ni complices de ce processus. Si aujourd'hui, nous décidons d'entrer en résistance et même en désobéissance, c'est par nécessité. Pour faire ce métier, il est important de le faire avec conviction et motivation. C'est parce que nous ne pourrons plus concilier liberté pédagogique, plaisir d'enseigner et esprit de responsabilité qu'il est de notre devoir de refuser d'appliquer l'aide personnalisée. Nous faisons ce choix en pleine connaissance des risques que nous prenons, mais surtout dans l'espérance de construire une école du respect, de la coopération, de la solidarité et de la réussite pour tous et toutes.
Nous consacrerons ces deux heures à des concertations pédagogiques visant à aider au mieux, sur le temps de classe, chacun/e des élèves qui nous sont confié/es. M. l'Inspecteur d'Académie, tous nos élèves ont besoin des soixante heures qu'on leur a supprimées ! En demandant l'annulation du nouveau calendrier, nous ne faisons que réclamer le droit d'enseigner !
Nous vous assurons, Monsieur l'Inspecteur d'Académie, de nos sentiments déterminés et respectueux.
Pétition de soutien aux enseignants de Montaigu
A la suite de la lettre de désobéissance de Jean-Marc Hostachy, une des toutes premières en France, 29 enseignants de la Loire ont déposé, mercredi 7 janvier, une lettre de désobéissance à l'Inspection Académique, ainsi que 1 800 lettres de soutien aux désobéisseurs de la part de parents, citoyens et enseignants.
Jean-Marc HOSTACHY
professeur des écoles, maître-formateur
Ecole maternelle d'application Ch. GOUNOD
Saint-Etienne
Saint Etienne
le 15 novembre 2008
Je vous écris cette lettre car aujourd'hui, à l'instar d'Alain Refalo, enseignant à Colomiers qui a été un des premiers à écrire une lettre similaire à son inspecteur, lettre dont je me suis inspirée, en conscience, je ne puis plus me taire ! En conscience, je refuse d'obéir !
Depuis près d'un an, les réformes se succèdent à un rythme soutenu. Non seulement, elles détruisent peu à peu l'Ecole Républicaine dans laquelle j'enseigne, mais elles sont menées en outre, dans la plus grande opacité quant à leurs conceptions, sans l'avis de ceux qui font l'école. Ce manque de sérieux et cette précipitation sont très inquiétants et prouvent le mépris total d'un ministère envers ses personnels mais aussi envers ses usagers. La colère gronde chez les enseignants las de toutes ces nouveautés qu'ils sont obligés d'appliquer sachant désespérément qu'elles n'auront aucun effet sur leurs élèves. Fait nouveau et encourageant, la colère commence à gronder aussi chez les parents, dès lors qu'ils connaissent les desseins funestes de ce processus.
Aujourd'hui, le démantèlement de l'école n'est plus à démontrer tant les mesures nombreuses ne sont portées que par une seule et même valeur : faire des économies. Je me dois toutefois de les rappeler :
- suppression de milliers de postes aggravant de fait des conditions d'enseignement difficiles
- diminution du volume horaire pour chacun des élèves Français
- changement des programmes plus lourds, plus mécaniques, plus complexes à certains niveaux
- suppression possible des IUFM avec une offre de formation "allégée" pour les futurs enseignants
- la disparition programmée des RASED, se passant ainsi d'une expertise reconnue et utile auprès des élèves les plus en difficulté
- la réaffectation des enseignants détachés auprès des associations complémentaires de l'école
- la mise en place probable d'une agence chargée des remplacements avec l'utilisation de vacataires
- la création des EPEP où parents et enseignants seront minoritaires
Enfin et cela m'irrite profondément, ce déni affiché pour les enseignants de maternelle et la menace réelle qui pèse sur cette école par le biais des créations de jardins d'éveil.
Je ne puis accepter sans réagir le démantèlement progressif et sournois de cette école qui a fait de moi ce que je suis actuellement, qui permet, malgré toutes ses faiblesses, ses erreurs de participer de manière active à la construction de ces futurs citoyens de demain que sont nos élèves d'aujourd'hui. C'est pourquoi, je dois vous informer que je refuse de me prêter par ma collaboration active ou mon silence complice à la destruction de cette école, tout ceci sous l'argument populiste de réduire l'échec scolaire alors que la préoccupation principale est purement budgétaire.
En conscience, je continuerai à travailler à partir des programmes de 2002 et je n'appliquerai donc pas les programmes de 2008. En effet, ces derniers élaborés en catimini, tournant le dos à la recherche pédagogique, ne vont que renforcer l'échec scolaire des élèves déjà fragiles. Leurs côtés mécanistes et rétrogrades n'ont qu'une visée: fournir des "résultats quantifiables, publiables et comparables". Est-ce une aide pour nos élèves ?
En conscience, je ne me déclarerai pas gréviste à l'administration pour la grève du 20 novembre et pour celles qui pourront suivre, mais je continuerai comme par le passé à prévenir mes interlocuteurs directs : les parents. En effet, cette remise en cause du droit de grève est inacceptable, de plus la ville de Saint-Etienne ne voulant pas appliquer le service minimum d'accueil, cette déclaration préalable devient caduque.
En tant que maître formateur, je n'étais pas tenu d'effectuer l'aide personnalisée. J'avais toutefois le choix de le faire en étant rémunéré en heures supplémentaires défiscalisées. En conscience, je ne participe donc pas à ce dispositif. Je ne crois pas en effet que l'aide personnalisée puisse résoudre la difficulté scolaire persistante et durable. Difficulté scolaire persistante et durable qui ne peut se traiter que dans le cadre du RASED par une aide spécialisée. C'est cette confusion volontairement entretenue entre ces deux aides qui permet aujourd'hui de justifier la disparition des RASED. Si demain, j'étais amené à travailler sans exercer les fonctions de maître-formateur, en conscience, je ne me mettrai pas ce dispositif en place, préférant lui substituer une activité pour tous, ou libérer ce temps pour ma formation professionnelle.
Si aujourd'hui je prends devant vous de tels engagements, c'est que mon administration ne me laisse pas le choix. Elle me demande de mettre en place des réformes qui vont à l'encontre des valeurs que j'ai mises en œuvre durant ces nombreuses années d'enseignement. Même si je n'ai pas l'outrecuidance de penser que tous les élèves qui sont sortis de ma classe en ont profité, j'ai l'humilité de penser que cette voie, même imparfaite, était celle que je devais prendre dans l'intérêt de mes élèves.
Je fais ce choix en pleine connaissance des risques que je prends, mais surtout dans l'espoir que cette résistance trouvera écho. J'espère que c'est collectivement que nous empêcherons la mise en œuvre des ces prétendues avancées.
Madame l'inspectrice, vous l'avez compris cette lettre n'est pas dirigée contre vous, ni votre fonction, mais je me dois de vous l'adresser et de la faire connaître. L'esprit de responsabilité qui m'anime m'oblige d'agir à visage découvert et sans faux fuyant. Sachez que "la charge de transmettre aux élèves les connaissances et les compétences qui feront d'eux des êtres libres, éclairés, autonomes et responsables" seront toujours au cœur de ma démarche pédagogique.
Je vous prie de recevoir, Madame l'Inspectrice, l'assurance de mes sentiments déterminés et respectueux.
Jean-Marc HOSTACHY
professeur des écoles, maître-formateur
Ecole maternelle d'application Ch. GOUNOD
Saint-Etienne
Une lettre type modulable à envoyer à son inspecteur est proposée en page d'accueil du site pour celles et ceux qui veulent participer à ce mouvement.
Voir également d'autres Lettres de profs "Je refuse d'obéir" sur le blog.
David Connaughton,
Professeur d'anglais,
Délégué SUD-éducation,
Cité technique, les Catalins,
Avenue des Catalins,
26200 Montélimar.
A Montélimar, le 6 novembre 2008
M. le Recteur de l'Académie de Grenoble,
Rectorat Académie de Grenoble,
7, place Bir Hikeim,
38000 Grenoble.
Sous couvert de M. le Proviseur de la Cité technique, les Catalins
Objet : Demande d'entretien
Monsieur le Recteur,
Je fais parti des enseignants ayant participé à l'action bulletins scolaires de l'année 2007-2008. Dans une lettre que vous m'avez adressée, et que j'ai reçue le 1 septembre, vous avez jugé que cette action n'avait pas respecté la stricte neutralité à laquelle les enseignants sont tenus vis-à-vis les usagers de l'institution éducative.
Je tiens à vous remercier pour cette lettre, car elle m'a permit de comprendre votre position. En effet, j'ai compris que vous tenez tellement à cœur la neutralité des personnels de l'institution éducative que vous estimez qu'il serait nécessaire de prendre des mesures disciplinaires pour la protéger contre toute nouvelle action de la même nature. Vous avez besoin que cette neutralité soit respectée et vous me l'exigez.
Aujourd'hui, je peux affirmer que je ferai de mon mieux pour respecter votre besoin. Sachez, M. le Recteur, que je me sentais extrêmement inquiet devant les réformes lancées dans l'éducation car elles me semblaient contradictoires dans le sens où elles alliaient d'un côté, l'accompagnement renforcé implicite des enseignants auprès des élèves dans le cadre de la mise en place des modules en cycle de terminal et de l'autre, a) la suppression massive de postes, b) la remise en cause de la carte scolaire et c) le fichage des élèves.
Comme les nombreux collègues qui ont participé avec moi à l'action bulletins scolaires, il me semblait que les réformes allaient dans le sens opposé de mes convictions personnelles en ce qui concerne l'égalité des chances, un concept qui résume à lui seul la raison fondamentale et idéologique de mon choix de travailler dans l'institution éducative. Les enjeux me semblaient tellement importants que les formes d'action syndicale conventionnelle ne suffisaient pas.
Je tiens à vous dire également, que de nombreux parents avec qui j'ai discuté, partageaient et partagent encore les mêmes inquiétudes. Il y en avait qui ne se sentaient d'aucune manière gênés par les commentaires spéciaux et qui se sont exprimés publiquement solidaires de notre action.
Mon raisonnement et mes actions émanent d'un profond respect pour notre République et parallèlement, d'un besoin d'une société juste, en paix et sécurisante. En comprenant que vous ayez qualifié l'action bulletins scolaires comme un « agissement », j'ai éprouvé un sentiment de colère, car j'ai besoin que ma motivation soit comprise dans sa spécificité et dans son intégralité. Auriez-vous l'obligeance, s'il vous plaît, M. le Recteur, de respecter ce besoin en évitant, pour la suite, de qualifier mon action par l'épithète en question ?
Par ailleurs, je suis inquiet devant le retour vers l'inspection traditionnelle dans notre Académie. J'estime qu'il est temps de sortir du système du bâton et de la carotte pour que les personnels de note institution éducative puissent s'épanouir pour inventer de nouveaux outils qui permettront la promotion collective de notre jeunesse.
J'ai besoin de vous rencontrer, si vous le voulez bien, pour clarifier un certain nombre de questions :
La fin du premier trimestre s'approche à grand pas. Les nouveaux bulletins scolaires seront bientôt remplis…
Auriez-vous la bienveillance, s'il vous plaît, M. le Recteur, d'accepter ma demande pour que nous puissions nous voir afin à ce que votre besoin de neutralité et mon besoin de clarification soient respectés ?
En attendant vivement une réponse positive de votre part, je vous prie d'agréer, M. le Recteur, l'expression de mes sentiments distingués.
David Connaughton
"En conscience, je refuse d'obéir !"
Lettre d'un instituteur de Colomiers (31) à son inspecteur
Colomiers, le 6 novembre 2008
Monsieur l'Inspecteur,
Je vous écris cette lettre car aujourd'hui, en conscience, je ne puis plus me taire ! En conscience, je refuse d'obéir.
Depuis un an, au nom des indispensables réformes, un processus négatif de déconstruction de l'Education Nationale s'est engagé qui désespère de plus en plus d'enseignants. Dans la plus grande précipitation, sans aucune concertation digne de ce nom, au mépris de l'opinion des enseignants qui sont pourtant les « experts » du quotidien sur le terrain, les annonces médiatiques de « réformes » de l'école se succèdent, suscitant tantôt de l'inquiétude, tantôt de la colère, et surtout beaucoup de désenchantement et de découragement. La méthode est détestable. Elle témoigne de beaucoup de mépris et d'arrogance vis-à-vis de ceux qui sont les premiers concernés. La qualité d'une réforme se juge autant par son contenu que par la façon dont est elle est préparée, expliquée et mise en oeuvre. L'Education Nationale n'est pas l'armée ! Il n'y a pas d'un côté ceux qui décident et d'un autre côté ceux qui exécutent ! L'honneur de notre métier est aussi de faire œuvre de raison, de critique et de jugement.
Aujourd'hui, la coupe est pleine ! Le démantèlement pensé et organisé de l'Education Nationale n'est plus à démontrer tant les mesures décidées et imposées par ce gouvernement l'attestent au grand jour : des milliers de suppressions de postes qui aggravent une situation d'enseignement déjà difficile, la diminution du volume horaire hebdomadaire, la préférence accordée à la semaine de 4 jours, pourtant dénoncée par tous les chronobiologistes, l'alourdissement des programmes scolaires malgré une rhétorique qui prétend le contraire, la suppression des IUFM, la disparition annoncée des RASED alors qu'aucun bilan de leur action n'a été réalisé, la réaffectation dans les classes des enseignants travaillant pour les associations complémentaires de l'école, ce qui mettra à bas grand nombre de projets éducatifs dont l'utilité n'est plus à démontrer, la mise en place d'une agence chargée du remplacement avec l'utilisation de vacataires, la création des EPEP où les parents et les enseignants seront minoritaires dans le Conseil d'Administration, la dévalorisation du métier d'enseignant dans les écoles maternelles et les menaces qui pèsent sur celles-ci, la liste est longue des renoncements, des coupes franches et finalement des mauvais coups portés à notre système éducatif. Sans compter, ce qui m'est le plus insupportable, l'insistance à dénoncer le soit disant « pédagogisme », c'est-à-dire les mouvements pédagogiques qui, depuis des décennies, apportent des réponses innovantes, crédibles, raisonnables à l'échec scolaire.
Le démantèlement des fondements de l'Education Nationale est un processus que je ne peux accepter sans réagir. L'objet de ma lettre est de vous informer que je ne participerai pas à ce démantèlement. En conscience, je refuse de me prêter par ma collaboration active ou mon silence complice à la déconstruction d'un système, certes imparfait, mais qui a vocation à éduquer et instruire, à transmettre tout autant un « art de faire » qu'un « art de vivre », en donnant toutes ses chances à chaque élève, sans aucune distinction.
1. Les « nouveaux » programmes constituent une régression sans précédent. Ils tournent le dos à la pédagogie du projet qui permet aux élèves de s'impliquer dans les savoirs, de donner du sens à ce qu'ils font, de trouver des sources de motivation dans leur travail. Cette vision mécaniste et rétrograde des enseignements, qui privilégie l'apprentissage et la mémorisation, va certainement enfoncer les élèves en difficulté et accentuer l'échec scolaire. Ces programmes sont conçus pour pouvoir fournir des résultats « quantifiables, publiables et comparables » Or, « en éducation, tout n'est pas quantifiable, ni même évaluable en termes d'acquisitions immédiatement repérables ». (Philippe Meirieu). Nous sommes bien dans une logique d'entreprise et de libéralisation de l'école. Désormais, les enseignants seront évalués sur les progrès des acquis des élèves, c'est-à-dire sur la progression des résultats chiffrés. C'est notre liberté pédagogique qui est ainsi menacée. Dans la mesure où les programmes de 2002 n'ont fait l'objet d'aucune évaluation sérieuse et que d'autre part nous ne savons toujours pas qui a élaboré et rédigé les programmes 2008, d'ailleurs sans aucune concertation digne de ce nom, nous sommes en présence d'un déni de démocratie et de pédagogie. Pour toutes ces raisons, je considère que ces programmes sont totalement illégitimes. C'est pourquoi en conscience, j'ai décidé de ne pas les appliquer et de continuer à travailler dans l'esprit des programmes de 2002.
2. Tout particulièrement, je refuse de m'inscrire dans la logique d'une « Instruction morale et civique » aux relents passéistes. C'est une insulte faite aux enseignants et aux élèves de penser que l'inscription d'une règle de morale au tableau, apprise par cœur par les élèves, fera changer un tant soit peu leur comportement ! Aujourd'hui, plus que jamais nous avons besoin de mettre en place dans nos classes des dispositifs qui offrent aux élèves la possibilité de se connaître, de se rencontrer, d'échanger, de se respecter. Nous avons besoin d'une éducation au vivre ensemble, car si nous ne le faisons pas, qui le fera ? L'éducation citoyenne est l'un des piliers de l'école pour construire une société ouverte, démocratique et libérée de l'emprise de la violence. La priorité aujourd'hui est d'apprendre aux élèves à se respecter, à réguler positivement les inévitables conflits du quotidien par la parole, la coopération, la médiation. Aujourd'hui, comme hier, en conscience, j'ai fait le choix d'une éducation citoyenne qui permette aux élèves de découvrir leur potentiel créatif et émotionnel au service du mieux vivre ensemble.
3. La réduction du volume horaire de la semaine scolaire de 26h à 24h apporte des bouleversements tels dans l'organisation des écoles, qu'il faut aujourd'hui parler de désorganisation structurelle. Le dispositif d'aide personnalisée pour « les élèves en difficulté » n'est qu'un prétexte démagogique pour supprimer les RASED. Ce dispositif porte un coup fatal à la crédibilité du métier d'enseignant. En effet, de nombreuses expériences pédagogiques d'hier et d'aujourd'hui ont montré et montrent que la difficulté scolaire se traite avec efficacité avec l'ensemble du groupe-classe, dans des dynamiques de coopération, de tutorat, de travail différencié, d'ateliers de besoin, etc. Le dispositif actuel considère que la difficulté doit être traitée de façon « médicale », avec un remède individuel, en dehors de toute motivation et de tout projet de classe. C'est une grave erreur. Ce dispositif est une faute contre l'esprit et la pédagogie. Dès la rentrée, en conscience, je n'appliquerai pas ce dispositif d'aide personnalisée tel qu'il est actuellement organisé. Ces deux heures seront mises à profit pour mener à bien un projet théâtre avec tous les élèves de la classe, répartis en demi-groupe, le mardi et le vendredi de 15h30 à 16h30, ceci avec l'accord des parents.
4. Les stages de remise à niveau pendant les vacances scolaires à destination des élèves de CM1 et CM2 sont eux aussi des dispositifs scandaleux et démagogiques destinés à caresser l'opinion publique dans le sens du poil. Mis en place sous le motif populiste qu'il est anormal que seuls les riches peuvent se payer des heures de soutien scolaire (dixit notre ministre), ces stages dont certains ne seront pas animés par des enseignants, ne règleront en rien l'échec scolaire. Ils sont destinés à appâter les enseignants qui souhaitent effectuer des heures supplémentaires avec bonne conscience, alors que dans le même temps des milliers de postes sont supprimés, aggravant ainsi les conditions de travail dans les écoles. Parce que je respecte profondément les élèves qui ont des difficultés et leurs parents et que je suis persuadé que ce dispositif est néfaste, je continuerai à refuser de transmettre des listes d'élèves pour les stages de remise à niveau.
5. La loi sur le service minimum d'accueil dans les écoles les jours de grève n'est pas autre chose qu'une loi de remise en question des modalités d'application du droit de grève. Il est demandé aux enseignants de se déclarer gréviste 48h avant la grève afin que ce service minimum d'accueil puisse se mettre en place. Ce qui signifie clairement que les enseignants doivent collaborer à la remise en cause du droit de grève ! On ne saurait être plus cynique ! La commune de Colomiers ayant décidé de ne pas organiser ce service minimum d'accueil les jours de grève, il devient inutile de se déclarer 48h avant. En conscience, je ne me déclarerai pas gréviste à l'administration et j'informerai les parents trois jours avant de mon intention de faire grève.
Dans son dernier ouvrage, « Pédagogie : le devoir de résister », Philippe Meirieu écrit : « Nous avons le devoir de résister : résister, à notre échelle et partout où c'est possible, à tout ce qui humilie, assujettit et sépare. Pour transmettre ce qui grandit, libère et réunit. Notre liberté pédagogique, c'est celle de la pédagogie de la liberté. […] Nous n'avons rien à lâcher sur ces principes pédagogiques. Car ils ne relèvent pas de choix passagers de majorités politiques, mais bien de ce qui fonde, en deçà de toutes les circulaires et de toutes les réformes, le métier de professeur dans une société démocratique.
Et devant les errances de la modernité, le professeur n'a rien à rabattre de ses ambitions, bien au contraire… Face à la dictature de l'immédiateté, il doit travailler sur la temporalité. Quand, partout, on exalte la pulsion, il doit permettre l'émergence du désir. Contre les rapports de force institués, il doit promouvoir la recherche de la vérité et du bien commun. Pour contrecarrer la marchandisation de notre monde, il doit défendre le partage de la culture. Afin d'éviter la sélection par l'échec, il doit incarner l'exigence pour tous.
Personne ne prétend que la tâche est facile. Elle requiert détermination et inventivité. Echanges, solidarité et travail en équipe. Elle exige du courage. Et la force de nager à contre-courant. Il ne faut pas avoir peur de la marginalité. Car, plus que jamais et selon la belle formule de Jean-Luc Godard, « c'est la marge qui tient la page. » »
Si aujourd'hui je décide d'entrer en résistance et même en désobéissance, c'est par nécessité. Pour faire ce métier, il est important de le faire avec conviction et motivation. C'est parce que je ne pourrais plus concilier liberté pédagogique, plaisir d'enseigner et esprit de responsabilité qu'il est de mon devoir de refuser d'appliquer ces mesures que je dénonce. Je fais ce choix en pleine connaissance des risques que je prends, mais surtout dans l'espérance que cette résistance portera ces fruits. J'espère que, collectivement, nous empêcherons la mise en œuvre de ces prétendues réformes. Cette action est une action constructive car dans le même temps il s'agit aussi de mettre en place des alternatives pédagogiques concrètes, raisonnables et efficaces.
Monsieur l'Inspecteur, vous l'avez compris, cette lettre n'est pas dirigée contre vous, ni votre fonction, mais je me dois de vous l'adresser et de la faire connaître. Le propre de l'esprit responsable est d'agir à visage découvert, sans faux-fuyant, en assumant les risques inhérents à cette action. C'est ce que je fais aujourd'hui.
Je vous prie de recevoir, Monsieur l'Inspecteur, l'assurance de mes sentiments déterminés et respectueux.
Alain REFALO
Professeur des écoles
Ecole Jules Ferry, Colomiers (31)
Lettre adressée à Mr l'Inspecteur de l'Education Nationale de la 17ème circonscription de la Haute-Garonne.
Les commentaires sur la lettre sont clos.
Voir sur le blog L'affaire Alain Refalo
Déclarations et pétition de soutien à l'auteur de la lettre "En conscience, je refuse d'obéir"
Voir également d'autres Lettres de profs "Je refuse d'obéir" sur le blog.