Lettre collective d'enseignants de l'école Franklin Roosevelt de Marseille (13)

Isabelle BERARD                                                                                                                                                       

Christian BERNARDINI

Claire GUILLAUD   

 

Ecole Franklin Roosevelt, 5 rue Tivoli                               

13005 Marseille                       

  

 

Marseille, le 10 mars 2009 

 

A Monsieur TREVE, Inspecteur d'Académie des Bouches-du-Rhône

                                         

                                 

Monsieur l'Inspecteur d'Académie,

 

Nous vous écrivons cette lettre car, aujourd'hui, en conscience, nous ne pouvons plus nous taire. En conscience, en toute responsabilité, nous refusons d'obéir. C'est parce que nous sommes profondément attachés au Service Public d'Education que nous nous inscrivons dans cette démarche. En effet, nous ne pouvons cautionner la démolition du Service Public d'Education qu'entraînerait l'application des réformes initiées, sans véritable concertation, par le gouvernement.

 

Comme la très grande majorité de nos collègues, nous nous interrogeons sur le sens et la finalité des mesures qui nous sont imposées depuis bientôt deux ans : nouveaux programmes alourdis malgré une diminution du volume horaire hebdomadaire, suppressions massives de postes, diminution des RASED, aide personnalisée, désengagement de l'Etat auprès des associations complémentaires, instauration du Service Minimum d'Accueil, mise en œuvre de Base Elèves, suppression prévue des I.U.F.M, mise en place programmée d'une Agence Nationale de Remplacement…

 

Les nouveaux programmes ne peuvent pas correspondre aux objectifs du Socle Commun. Avec deux heures hebdomadaires en moins, il faudrait se concentrer sur les fondamentaux, tout en ajoutant des matières. Et ce n'est pas l'exhortation  à revenir aux « bonnes vieilles méthodes » qui résoudra ces contradictions.

 

Nous nous engageons donc, dans l'esprit des programmes de 2002 (révisés en 2007) à continuer de favoriser la construction de la pensée et de l'esprit critique chez nos élèves, et à développer des apprentissages qui ne soient pas seulement basés sur des automatismes et à des fins utilitaires économiques.

 

Nous nous engageons donc à apprendre à lire, écrire et calculer à nos élèves afin qu'ils puissent analyser et comprendre le monde et porter en eux l'idéal de démocratie.

 

Le passage de 26 à 24 heures du volume horaire de la semaine scolaire, incompatible avec l'alourdissement des programmes, répond avant tout à l'attente sociale de libérer le samedi matin. Le dispositif d'aide personnalisée, s'il constitue un prétexte démagogique pour diminuer le nombre de postes des RASED,  ne répond pas aux besoins des enfants pris en charge par ces maîtres spécialisés et risque d'accroître leur fatigabilité et perturber leur équilibre.

 

Le Ministre de l'Education Nationale, dans un relevé de conclusions signé le 5 février 2008,  indique que « La durée de l'enseignement scolaire dans le premier degré est fixée à 24 heures hebdomadaires dispensée à tous les élèves auxquelles s'ajoutent deux heures d'enseignement par semaine pour les élèves rencontrant des difficultés dans les apprentissages. »

 

La circulaire ministérielle n°2008-042 du 4 avril 2008 précise que  « la modification des horaires de l'école primaire à 24 heures d'enseignement pour tous les élèves permet, dès la rentrée scolaire, de disposer de deux heures d'enseignement par semaine pour aider les enfants qui en ont le plus besoin. »

 

Pourtant, l'article 10-1 du décret n°90-788 du 6 septembre 1990 proscrit « d'organiser des journées scolaires dont les horaires d'enseignement dépassent 6 heures » et la circulaire du 29 décembre 1956 affirme que «[…] le développement normal physiologique et intellectuel d'un enfant de moins de 11 ans s'accommode mal d'une journée de travail trop longue. Six heures de classe bien employées constituent un maximum au-delà duquel un supplément de travail soutenu ne peut qu'apporter une fatigue préjudiciable à la santé physique et à l'équilibre nerveux des enfants. »

 

Nous nous engageons donc, malgré la lourdeur des effectifs de nos classes, à poursuivre le soutien aux élèves en difficulté au sein de la classe, pendant les 24 heures hebdomadaires dispensées à tous les élèves, en proposant une différenciation pédagogique et la mise en place du tutorat entre pairs. Mais nous n'effectuerons plus l'aide personnalisée censée se substituer au R.A.S.E.D. Pour tous les élèves autorisés par leurs parents, nous mettrons à profit ces heures pour les activités artistiques, sportives, culturelles (BCD) et  technologiques (TICE), que la suppression de deux heures hebdomadaires, combinée à l'alourdissement des programmes, nous empêche régulièrement de mener à bien. Rappelons que depuis la disparition des emplois-jeunes,  la bibliothèque et la salle informatique de notre école sont sous-utilisées faute de personnel mis à disposition.

 

Les stages de remise à niveau pendant les vacances sont des dispositifs destinés à répondre à une partie de l' opinion publique. Il est paradoxal de faire étudier aux enfants pendant les vacances ce que nous n'avons plus le temps d'aborder en classe du fait de la perte de deux heures par semaine.  Il y a quelque chose de pervers à se faire payer en heures supplémentaires défiscalisées ce que nous n'avons plus le temps de réaliser en classe.

 

Nous nous engageons donc à ne pas nous porter volontaires pour animer ces stages et à ne pas communiquer de liste d'élèves.

 

La multiplication des indemnités et l'introduction de primes apparaît inique et incompatible avec l'esprit de l'école de la République. Une revalorisation véritable du métier d'enseignant ne peut passer que par une révision de la grille indiciaire, plus juste et plus efficace pour garantir et améliorer le pouvoir d'achat.

 

Nous nous engageons donc à refuser toute prime sélective, qui ne pourrait qu'alimenter une logique de division des personnels incompatible avec le travail d'équipe.

 

L'instauration d'évaluations nationales CM2 et CE1, sous couvert de doter l'Education nationale d'un « outil de référence », risque de mettre en concurrence les élèves, les enseignants et les écoles.

 

Nous nous engageons donc à mettre en œuvre tous les moyens à notre disposition pour empêcher la mise en concurrence des écoles.

 

Le fichage généralisé que constitue l'enregistrement des élèves et de données les concernant, à travers le dispositif Base-élèves n'apporte rien d'un point de vue pédagogique. Au contraire, c'est une atteinte fondamentale aux libertés individuelles et une remise en cause grave du secret partagé (cf. Plan de Prévention de la Délinquance).

 

Nous nous engageons donc à informer les parents de nos élèves des dangers du  fichage de leurs enfants dans l'application Base-élèves.

 

L'Education nationale a de plus en plus recours à des emplois de personnels non-titulaires, dont la précarité augmente à chaque nouveau contrat (Emploi-jeune, Assistant d'Education,…). Leurs conditions de travail (salaire, durée de contrat, absence de statut, formation, etc.) sont inacceptables. En outre, plusieurs académies ont déjà fait appel à l'A.N.P.E  pour recruter des « remplaçants ». Avec la mise en place d'une « Agence Nationale de Remplacement », nos élèves auraient affaire à des vacataires en lieu et place de personnes formées et qualifiées.

 

Nous nous engageons  donc à ne pas cautionner cette précarité et à la dénoncer. Nous nous engageons à refuser tout remplacement d'enseignant par des personnes vacataires non qualifiées.

 

La loi sur le Service Minimum d'Accueil remet gravement en cause notre droit de grève. Là aussi il s'agirait de répondre à une demande sociale. Mais, comme la très grande majorité de nos collègues,  nous avons constaté que ce n'était pas une préoccupation majeure des parents. En revanche, ceux-ci s'inquiètent du manque chronique de remplaçants, dont le nombre baisse avec la diminution drastique des postes opérée dans le 1er degré depuis trois ans.

 

Nous nous engageons donc à ne pas nous déclarer grévistes 48 heures à l'avance, mais nous continuerons à prévenir, au moins deux jours avant, les premiers concernés :  les parents d'élèves de nos classes.

 

Toutes ces réformes conduisent à un démantèlement de l'école et de l'Education nationale auquel nous refusons de participer. C'est une atteinte fondamentale au droit à l'éducation dans l'école de la République .

Vous comprendrez, Monsieur l'Inspecteur d'Académie, que cette prise de position n'est pas dirigée contre vous. Toutefois, nous ferons en sorte qu'elle soit reprise par le plus grand nombre possible de collègues. Nous espérons qu'elle vous convaincra de la gravité de la situation telle que nous la percevons et que vous pourrez d'une manière ou d'une autre témoigner en notre faveur de cette résistance auprès de Monsieur le Ministre.

 

Nous vous prions de croire, Monsieur l'Inspecteur d'Académie, à notre profond attachement à l'école publique,  laïque et républicaine.

 

I. BERARD     

C. BERNARDINI                          

B. GIRERD                          

C.GUILLAUD                                       

 

Copie à Madame NACER, IEN Marseille 13 ; diffusion auprès des relais d'opinion



10/03/2009
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