Évaluations nationales : NON à la mise en concurrence des écoles !

Déclaration des signataires de l'appel des 100 maîtres des écoles primaires

Le ministère revient sur l'engagement de ne pas diffuser
les résultats des évaluations…

Évaluations nationales CE1 et CM2 :
NON à la mise en concurrence des écoles !

Parlant de la publication des résultats des évaluations nationales CE1 et CM2 à un regroupement d'Inspecteurs de l'Éducation Nationale, le 9 décembre, en présence d'un recteur et d'un Inspecteur Général, le chef du bureau de la Direction générale des enseignements scolaires (Dgesco) du Ministère de l'Éducation Nationale a déclaré : « Qui peut empêcher de faire circuler l'information selon laquelle les enfants réussissent mieux dans telle école que dans telle autre ? Même les enseignants le savent ». (…) « Cet outil n'est pas un indice de performance de l'école, mais de localisation géographique. »

On apprend aussi que le ministère réfléchit à « la possibilité d'offrir aux directeurs la capacité de consulter les résultats des autres écoles ». De plus, « cinq indicateurs de réussite seront calculés localement » pour être « remontés » par le directeur d'école aux échelons supérieurs via le site internet académique (et non le site intranet) : la part d'élèves « en difficulté » (moins de 33% des items réussis !), la part d'élèves
« nécessitant une attention particulière »
(de 33 à 50% !), etc. Il y aura alors « les retombées » : les résultats de chaque école pour ces cinq indicateurs seront « communiqués à l'extérieur » (dépêche AEF 106379).

Pourtant, dans un diaporama récent, le ministère s'était voulu rassurant : « Les résultats individuels des élèves ne seront connus que de leurs parents, de leur maître et du directeur de l'école. Les résultats individuels des écoles ne seront pas publics ; ils resteront internes à l'Éducation nationale. »

À quel moment le ministère dit-il vrai, quand il affirme que « les résultats des écoles resteront internes », ou quand il glisse que ce sera « un outil de localisation géographique » ? Localisation de quoi ? Il est évident qu'il ne s'agit pas des écoles mais de leurs résultats, et que « l'outil » permettra de localiser les
« bonnes » écoles et les « mauvaises ».

À quel moment le ministère dit-il vrai, quand il promet de « ne pas mettre en ligne les résultats » ou quand il dit vouloir permettre aux directeurs de « consulter les résultats des autres écoles » ? Qui peut croire que ces informations resteront confidentielles, si tous les directeurs d'une circonscription les partagent ? Si l'on rapproche cette idée du projet de loi créant les EPEP et de la budgétisation de 500 postes de directeurs d'EPEP, il n'y a pas de quoi être rassuré !

À quel moment le ministère dit-il vrai, quand il dit que « les résultats des écoles ne seront pas mis en ligne », ou quand il annonce que les « retombées », avec les 5 indicateurs de réussite, « seront communiquées à l'extérieur » ?

Sous ces contorsions sémantiques pitoyables, le ministère annonce que, malgré l'opposition massive de la profession, il a finalement décidé de rendre publics les résultats école par école. En fait, M. Darcos, affirme ainsi sa fidélité, non à la parole donnée, mais à la volonté du Président de la République : lors de la présentation du projet de nouveaux programmes, début février 2008 à Périgueux, il déclarait que les évaluations CE1 et CM2, « deviendront un outil de mesure incontestable des résultats des écoles », elles seront rendues publiques école par école (c'est-à-dire souvent classe par classe, notons-le), dans le cadre d'un « pilotage du système par les résultats ». Le sens de la prime de 400 euros, que M. Darcos veut attribuer aux maîtres qui feront passer les épreuves, s'éclaire d'un jour cru.

Rappelons au public que depuis 1990, les épreuves nationales CE2 et 6e étaient utilisées par les équipes d'enseignants comme « évaluations diagnostiques » pour aider à la « remédiation » des difficultés. Les résultats individuels de chaque enfant étaient donnés à ses parents pour les informer de son cheminement, dans le cadre d'une coopération confiante entre école et famille. Les résultats moyens de toute la France étaient publiés par le ministère : les écoles pouvaient ainsi se situer par rapport à la moyenne nationale ; le public pouvait savoir comment évoluait l'efficacité du système scolaire.

Les procédures annoncées le 9 décembre constituent un changement radical de la fonction des évaluations nationales à l'école élémentaire. L'opinion doit en avoir conscience, cela détériorera gravement le service public d'éducation. C'est même un coup mortel porté à l'école de la République.

Contrairement à ce qu'affirment les ultralibéraux, à l'origine de cette idée, cela ne favorisera en rien les apprentissages des élèves. Là où il a été mis en place (Californie, Grande-Bretagne), ce « pilotage » a entraîné la généralisation du bachotage. Étant tentés de préparer intensivement leurs élèves à la surface des épreuves, les maîtres sont conduits à négliger les acquisitions en profondeur, les vrais
« fondamentaux ». On y constate la multiplication des fraudes, certaines écoles truquant les résultats transmis à l'administration. Au grand étonnement des responsables politiques qui ont voulu appliquer à l'école ce « pilotage par les résultats » en vogue dans le privé… il a engendré une baisse des performances réelles de l'ensemble des élèves !

« Comparateur d'écoles », ce dispositif établira un classement qui, avec la fin de la carte scolaire, transformera le réseau des établissements en un vaste marché et les parents en consommateurs. Il accroîtra les inégalités entre écoles, les unes devenant des écoles « top » que se choisiront des élèves issus des « élites », les autres se ghettoïsant davantage.

Il installera les écoles dans une relation de concurrence plutôt que de coopération : quand une équipe de maîtres aura mis au point un procédé pédagogique qui favorise la réussite de ses élèves dans tel ou tel domaine, pour conserver son avance, elle devra se garder de le divulguer aux autres écoles !

Le président et le ministre ont-ils un seul instant anticipé les monstrueux dilemmes qu'ils feront vivre aux enseignants : si nous accueillons tel élève handicapé, tel enfant atteint d'une maladie chronique, tel enfant non francophone, … nos résultats vont forcément baisser… ?

Les maîtres seront constamment soumis à la pression des familles qui deviendront les vrais prescripteurs pédagogiques. L'école publique, qui aurait besoin de plus de sérénité, deviendra le champ clos de conflits entre groupes de parents adhérant à des conceptions éducatives différentes. La porte sera alors grande ouverte au communautarisme et la laïcité sera vite submergée. Quant à la façon dont tel maire ou tel groupe politique local utilisera ces résultats, il n'est pas difficile de l'anticiper si l'on se remémore les appels au lynchage de certains enseignants par des groupes comme SOS Éducation, lors de la polémique sur la lecture au CP initiée par M. de Robien.

Il faut bien voir aussi qu'avant même la généralisation de ce dispositif à toute la scolarité primaire, les résultats pourront servir à l'évaluation des équipes d'enseignants par leur hiérarchie et au calcul du
« salaire au mérite » qu'appellent de leurs vœux les responsables de la majorité.

En fait, avec la publication classe par classe des résultats des évaluations, toute l'école risque d'être gouvernée par la réussite à des exercices dont la pertinence ne sera pas discutable puisqu'elle relèvera d'une norme administrative. C'est l'idée même d'évaluations au service des apprentissages et de l'amélioration du service public d'éducation qui sera discréditée. Qu'ils l'aient voulu ou non, avec ce « pilotage par les résultats », nos gouvernants auront alors établi une « pédagogie » officielle dont le principe ultime est hélas celui du dressage : la fin justifie les moyens. Les élèves eux-mêmes, au lieu de se mobiliser de façon désintéressée sur les enjeux intellectuels, émotionnels et éthiques de la culture scientifique, littéraire, artistique et technique, travailleront dès l'école élémentaire en fonction d'un mobile unique : l'attente de bonnes notes et la peur d'en avoir de mauvaises.

Nous demandons le retrait immédiat de ce projet.
Et parce que nous ne voulons pas de cette école, par respect pour les enfants, pour les parents et pour notre dignité, parce que nous savons que les voies d'une plus grande efficacité de l'école sont ailleurs, nous faisons ce serment : si ce dispositif est maintenu, quelles que soient les sanctions que nous encourons, nous nous engageons à ne jamais transmettre les résultats des évaluations de nos élèves à l'administration.

C'est l'engagement que nous avons pris dans l'appel « Stop à la démolition de l'école publique… ». Nous appelons l'ensemble de nos collègues des écoles maternelles et élémentaires à manifester le même refus de ce projet en signant cette pétition. Nous appelons les conseils des maîtres et les conseils d'école à prendre le même engagement et à l'expliquer aux parents d'élèves.

Nous appelons les parents, les formateurs, les enseignants du secondaire, les universitaires, les étudiants, les élus, les militants associatifs et tous les citoyens attachés à la République et à ses valeurs, à soutenir cette action de résistance en signant l'appel « Nous sommes tous des maîtres des écoles primaires »
(www.darcos-demission.org).



02/01/2009
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