Lettre d'une institutrice de Danjoutin (90) à son inspecteur

Magali CAMACHO
Ecole Maternelle St-Exupéry
90 400 DANJOUTIN

                                                                        Belfort, le 16 mars 2009


          M. l'Inspecteur d’Académie du Territoire de Belfort

          S/c Monsieur l’Inspecteur de l’Education Nationale

           Belfort I

 

Objet : lettre ouverte à Monsieur l’Inspecteur d’Académie

Je vous écris cette lettre car aujourd'hui, en conscience, je ne peux plus me taire !

Budget démissionnaire (6000 suppressions de postes pour près de 20 000 élèves supplémentaires attendus ; ce rythme devant se confirmer ces prochaines années), nouveaux « vieux » programmes, suppression imposée de 2 heures d'enseignement pour tous, suppression de 3000 postes RASED,  des enseignants mis à disposition pour les associations complémentaires, des IUFM,  acharnement à discréditer la profession aux yeux des usagers … pour ne parler que de ce qui est déjà acté.

Les premières victimes de cette charge sans précédent contre le service public d'éducation sont les élèves qui connaissent des difficultés scolaires, alors même que le gouvernement prétend s'en soucier prioritairement martelant l'opinion d'un discours hypocrite et populiste. A la crise financière et économique, le gouvernement ajoute la crise de l'éducation, c'est-à-dire celle de l'avenir. Sur les épaules des plus fragiles victimes de la crise, le gouvernement fait encore reposer le plus gros du fardeau de la crise de l'éducation.

Nous, enseignants, sommes évidemment les mieux placés pour constater les dégâts et les inégalités qui s'accroissent ; mais, nous sommes de plus tenus par notre hiérarchie d'organiser ce démantèlement et d'en assurer la propagande auprès des usagers en nous inscrivant dans divers dispositifs. Je qualifierais ces dispositifs de parasites de par leurs objectifs (non avoués parfois) mais également de par le surcroît de travail occasionné qui, par ailleurs, ne profite pas aux élèves : mise en concurrence des écoles (évaluations CE1/CM2, …), externalisation progressive des missions de l'école, mise en place de dispositifs de soutien aux élèves en difficulté trompeurs, sans ambition et inadaptés à la plupart des difficultés scolaires : PPRE, stages de remise à niveau, aide personnalisée, …

Vous l'avez bien compris : ceux qui croient en l'école de la réussite pour tous sont en colère !

Pour servir la cause de l’intérêt public, concrètement,  en conscience,

1) Je refuse de mettre en place tout dispositif qui, à la fois,

-       n'apporte aucun bénéfice nouveau aux élèves

-       apporte l'illusion aux parents que la situation de son enfant est mieux prise en compte

-       me donne un surcroit de travail inutile

-       favorise la mise en concurrence entre écoles, ou méprise les enseignants.


Dans ce cadre, je ne renseignerai plus le tableau des 108 heures, outil infantilisant et méprisant qui savamment porte la suspicion sur notre investissement et ne reconnait pas une grosse partie de notre travail investi hors «temps élèves». Je vous informerai de toutes les heures effectuées en fin d'année.

2) Je dénonce le dispositif dit d' «aide personnalisée» (APE) car il n'est pas adapté, stigmatise certains élèves et leur famille, alourdit une journée déjà trop longue et sert d'alibi au gouvernement pour supprimer des postes, des heures de classe, et surtout les RASED.


Quelle que soit notre bonne volonté, on ne fera pas le même travail. Les APE ne peuvent fournir qu’une aide très ponctuelle pour des apports techniques. Le personnel du RASED agit sur des difficultés plus durables et plus profondes.

 Cependant, le travail en groupe allégé permet indéniablement de porter une attention toute particulière aux élèves qui connaissent des difficultés relativement légères. En outre, c’est à peu près tout ce qui nous reste pour aider les élèves en difficultés, même lourdes. Je ne supprimerai donc pas ce temps « externalisé » mais en changerai les modalités en y conviant aussi les élèves en grandes difficultés que je me refuse à laisser de côté.

3) Concernant les programmes de 2008 réalisés sans aucune concertation et présentant des aspects terriblement rétrogrades et mécanistes, je ne cèderai pas à la tentation de remplir des cases, de cocher d’une croix les notions abordées sans me soucier des réelles acquisitions des élèves. Parce que ces programmes tournent le dos à la complexité du développement des jeunes enfants et réduisent l'école maternelle à une fonction étroitement utilitaire de préparation aux techniques de la lecture, de l'écriture et du calcul pour le CP, sans prendre en compte la construction de la personne par les apprentissages. Parce qu’en faisant comme si tous les élèves abordaient leur scolarité dans les mêmes conditions, en imposant des contenus pauvres ou trop difficiles pour leur âge, en réduisant et l'élève et l'enseignant à n’être que des exécutants, en accordant plus d'importance à la mémorisation, à l'entraînement qu'à la réflexion et à la compréhension, ces programmes remettent en cause la réussite de tous les élèves. Au nom de l'égalité des chances qui est une tromperie parce que la plupart des élèves qui échouent à l'école sont ceux qui connaissent les conditions de vie les plus difficiles, alors que l’on sait qu’ils ne sont pas moins intelligents que les autres.

 

Réussir à l'école ne doit pas relever de la chance mais du droit. Ce qui est proposé par ces nouveaux programmes de l'école maternelle c'est bien la transformation d'inégalités sociales en
inégalités scolaires. Je continuerai donc à m'inscrire dans une approche favorisant une pédagogie de projet et d’ambition pour tous les élèves dès la petite section.

4) J'informerai régulièrement les parents des projets et ambitions du gouvernement ainsi que de leur déclinaison locale.

5) J’apporte mon soutien aux enseignants des classes de CM2 et CE1 qui dénoncent l’aberration de ces évaluations nationales et le traitement national que le ministre entend en faire.

6) J’apporte mon soutien aux directeurs qui dénoncent l’illégalité de la communication d’informations personnelles et confidentielles de personnes mineures à travers le dispositif de Base Elèves.

Monsieur l'Inspecteur du Territoire de Belfort, vous l'avez compris, cette lettre n'est pas dirigée contre vous, ni votre fonction, mais je me dois de vous l'adresser et de la faire connaître. Le propre
de l'esprit responsable est d'agir à visage découvert, sans faux-fuyant, en assumant les risques inhérents à cette action. C'est ce que je fais aujourd'hui.
 
                                                                     
                                                                                                                      Magali CAMACHO



29/03/2009
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