Lettre d'un instituteur d'Avignon (84) à son inspecteur d'académie

Jean-Luc Biancarelli

Professeur des écoles

École St-Roch

84000 Avignon

 

Avignon, 27 janvier 2009

 

à Monsieur l'Inspecteur d'Académie de Vaucluse

s/c de Madame l'Inspectrice de l'Education Nationale, Circonscription d'Avignon V

 

Monsieur l'Inspecteur,

Si je prends la décision de vous écrire, c'est que je ne peux assister sans réagir à la mise en pièce de l'Education Nationale, je ne peux participer à la mise en place d'une école de la souffrance, d'une école du renoncement, d'une école de l'obéissance aveugle, d'une école du Marché.  Je vous écris cette lettre car aujourd'hui, en conscience, je refuse d'obéir !

Le démantèlement des fondements de l'Education Nationale est un processus que je ne peux, à l'instar de nombreux de mes collègues, à commencer par Alain Refalo, accepter sans réagir.

Aujourd'hui, ce démantèlement de l'école n'est plus à démontrer tant les mesures nombreuses ne sont portées que par une seule et même valeur : faire des économies, et par une seule méthode : le mensonge et le mépris.  Je me dois toutefois de les rappeler :

- la suppression de milliers de postes aggravant de fait des conditions d'enseignement et des conditions d'apprentissages déjà souvent difficiles,

            - la diminution du volume horaire pour chacun des élèves français,

            - la mise en place d'une aide personnalisée devant prétendument apporter une réponse aux difficultés scolaires, mise en œuvre dans le temps péri-scolaire et étant soumise à accord des familles : le traitement de la difficulté scolaire renvoyé aux familles...

            - les nouveaux programmes plus lourds, plus mécaniques, oubliant la nécessaire construction des savoirs et la question centrale de leurs sens,

            - la suppression possible des IUFM avec une offre de formation "allégée" pour les futurs enseignants,

            - la disparition programmée des RASED, se passant ainsi d'une expertise reconnue et utile auprès des élèves les plus en difficulté,

            - la réaffectation des enseignants détachés auprès des associations complémentaires de l'école sonnant comme un déni de leur apport fondamental à notre système éducatif,

            - la mise en place probable d'une agence chargée des remplacements avec l'utilisation de vacataires,

            - la création des EPEP où parents et enseignants seront minoritaires.

            Enfin, et ce n'est pas le moindre de mes griefs, le mépris affiché pour les enseignants de maternelle et le déni de l'importance de leur travail, porte à envisager la menace qui pèse sur cette école  comme réelle (par le biais des créations de jardins d'éveil).

Je défends le système éducatif français, tout en en connaissant les carences, les faiblesses et les erreurs, car il permet de participer de manière active à la formation de ces citoyens en devenir que sont nos élèves d'aujourd'hui.

L'objet de ma lettre est de vous informer que je ne participerai pas à ce démantèlement. En conscience, je refuse de me prêter par ma collaboration active ou mon silence complice à la déconstruction du système éducatif de notre pays.

C'est pourquoi j'ai décidé, en toute responsabilité, ce qui suit :

            En conscience, je continuerai à travailler à partir des programmes de 2002 et je n'appliquerai donc pas les programmes de 2008. En effet, ces derniers élaborés en catimini, tournant le dos à la recherche pédagogique, ne vont que renforcer l'échec scolaire des élèves déjà fragiles. Leurs côtés mécanistes et rétrogrades n'ont qu'une visée: fournir des "résultats quantifiables, publiables et comparables". Est-ce une aide pour nos élèves ?

            En conscience, je ne me déclarerai pas gréviste à l'administration pour la grève du 29 janvier 2009 et pour celles qui pourront suivre, mais je continuerai comme par le passé à prévenir mes interlocuteurs directs : les parents et l'équipe pédagogique. En effet, cette remise en cause du droit de grève est inacceptable. J’affirme mon soutien aux communes qui en ne le mettant pas en place, refusent de mettre en danger les enfants en réquisitionnant des personnels non qualifiés.

            En conscience, je stopperai l'aide personnalisée que j'ai mise en place, et je consacrerai ces deux heures aux actions du projet d'école dont la réduction des horaires rendait la mise en œuvre problématique.  A compter du lundi 2 février, je consacrerai ces deux heures au projet « Échecs » du projet d'école.  Tous les enfants de ma classe y seront invités, par groupe, sous réserve de l'accord des parents.

            En conscience, je refuserai de me porter volontaire pour les stages de remise à niveau pendant les vacances et je ne « déclarerai » aucun élève pour ces stages.  Que cela ne soit pas compris comme un déni des difficultés des enfants de ma classe, mais comme un refus de voir le traitement de ces difficultés externalisée et traitée d'une manière que l'on pourrait qualifier de médicale, comme on traite un symptôme.  La difficulté des enfants se traite dans un rapport étroit à la classe, au groupe de référence, au groupe d'appartenance.

            Concernant les évaluations CM2, je les ai faites passer à mes élèves avec quelques réserves sur leur pertinence, tant en ce qui concerne leur contenu que la date de leur passation et que la codification de leurs résultats.  En conscience et conformément à la décision prise par les enseignants de la circonscription d'Avignon V, je n'ai fait passer que les items concernants des notions effectivement  travaillées à cette date.  Je ferai passer les autres à mesure que nous traiterons les notions.  Pour tous les exercices que je n'ai pas fait passer aux enfants, j'ai codé absent.  Ne seront transmis que les résultats globaux et en aucun cas les résultats individuels des enfants.

            En conscience, je m'oppose formellement à toute rémunération à la prime, notamment concernant la saisie des résultats des évaluations nationales.  Ces primes n'ayant pour but que d'acheter le silence des collègues, et la division des équipes pédagogiques.  Si une telle prime m'était versée, je la reverserais immédiatement, intégralement et avec toute la publicité nécessaire à un mouvement pédagogique de mon choix dont la subvention ou les mises à disposition de personnels ont été supprimées.

            En conscience je m’opposerai au fichage des enfants de ma classe dans l'application Base-Élèves.  Le fichage généralisé que constitue l'enregistrement des enfants et de données les concernant, à travers le dispositif Base-Élèves  et  surtout la Base Nationale Identifiants Elèves n'apporte rien d'un point de vue pédagogique. Au contraire, c'est une atteinte fondamentale aux libertés individuelles , une remise en cause grave du secret partagé (cf. Plan de Prévention de la Délinquance) , une ingérence intolérable dans le parcours de vie des enfants, des familles et à terme de tous les citoyens de ce pays.

Je fais ce choix en pleine connaissance des risques que je prends, mais surtout dans l’espérance de construire une école du respect, de la coopération, de la solidarité et de la réussite pour tous.

Je suis conscient que l’école peut et doit toujours progresser. Ces progrès doivent être réalisés principalement en classe car il n'est pas de difficulté de l'Ecole qui n'ait de réponse pédagogique. Pour cela, peut-être faudrait-il améliorer la formation initiale et la formation continue, peut-être faudrait-il être attentif aux moyens mis à disposition des équipes pédagogiques par l'Institution, et par les mairies.....

Monsieur lInspecteur, vous lavez compris, cette lettre n’est pas dirigée contre vous, ni votre fonction, mais je me devais de vous ladresser et de la faire connaître. Le propre de lesprit responsable est dagir à visage découvert, sans faux-fuyant, en assumant les risques inhérents à cette action. Cest ce que je fais aujourd’hui.

Je vous prie de recevoir, Monsieur l’Inspecteur, l’assurance de mes sentiments déterminés et respectueux.



30/01/2009
6 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 1566 autres membres