Lettre d'une institutrice de Pont Saint Martin (44) à son inspecteur

Mme. Valérie Hillion

Ecole élémentaire Les Halbrans

Pont Saint Martin

 

         Mr. Claverie

Circonscription Rezé-Sud Loire

  

Pont Saint Martin

Le 17 décembre 2008

 

 

Monsieur l’Inspecteur,

 

Je vous écris cette lettre car aujourd'hui, en conscience, je ne puis plus me taire ! En conscience, en toute responsabilité, je refuse d'obéir !

Elle s'inspire de lettres, à leur inspecteur ou inspectrice, d'autres professeurs d'école dont Alain Réfalo, enseignant à Colomiers en Haute Garonne. Je m’inscris aujourd’hui dans cette même démarche car je suis profondément attachée au système public de l’Education Nationale.

A la rentrée de cette année scolaire j'ai participé avec tous mes collègues à la mise en place, dans l'urgence et tant bien que mal, des deux heures de soutien individualisé. J’ai fait le choix, expliqué en réunion de classe aux parents, de ne pas prendre en charge d’élèves de ma classe durant ces 2 heures mais d’apporter une remédiation aux difficultés d’élèves de mes collègues.

 

Pour ma classe j’ai continué à signaler au Réseau d’Aides Spécialisées les enfants en grande difficulté et j’ai apporté une aide ponctuelle aux enfants pour qui s’en faisait sentir le besoin, durant des plages réservées du temps scolaire où le reste de la classe était en autonomie.

 

Le passage de 26 heures à 24 heures d’enseignement a eu de nombreux effets pervers dont celui de fragiliser les apprentissages chez certains enfants pour lesquels on avait, en 26 heures, le temps de travailler des compétences ou des points du programme mal maîtrisés, par le biais d’ateliers. Le soutien individualisé paraît du coup se justifier pour ces élèves chez qui les acquisitions sont plus lentes et plus difficiles.

 

Mais les deux heures de soutien ne peuvent remédier à toutes les difficultés, notamment celles liées à des problèmes d’ordre social, comportemental ou relationnel. Nous avons besoin des enseignants du Réseau et de leur formation adaptée et pointue pour ce faire. La suppression de leurs postes, de leur formation spécifique serait une grande perte pour le monde de l’éducation et les enfants. Les conséquences se feraient sentir à relativement brève échéance… Il faut garantir le maintien de ces postes et même l’augmentation de leur nombre. Dans le pays de l’égalité des chances l’aide aux enfants en difficulté doit se faire sur le même temps de classe pour tous, 26 heures, soit par le Réseau, soit par l’enseignant dans sa classe.

 

Je refuse donc de continuer à assurer les deux heures de soutien individualisé auprès d’enfants en difficulté car je ne veux pas collaborer sciemment à la disparition des réseaux d'aide. Je refuse de me prêter par ma participation active ou mon silence passif à la déconstruction du système éducatif de notre pays.

 

C'est pourquoi,  en toute responsabilité et pour les raisons évoquées, à partir de la prochaine période, après en avoir parlé avec les enfants et les parents d'élèves, je projette de prendre ma classe entière sur le temps des deux heures de soutien afin d'organiser un atelier de mime, expression théâtrale, une des activités que le passage à 24 heures ne me permet plus de proposer aux élèves.

 

Si la totalité des familles n’adhérait pas à ce projet, j’assurerais les deux heures auxquelles je suis tenue, en travail de concertation avec le Rased et les collègues, en rencontres avec les parents, toujours dans le cadre du traitement de la difficulté scolaire. Le résultat de ce travail servirait à aider au mieux, sur le temps de classe, chacun et chacune des élèves qui me sont confié(e)s.

 

D’autre part je continuerai à assurer le soutien ponctuel aux enfants en difficulté au sein de la classe, sur les 24 heures de temps scolaire en proposant une différenciation pédagogique et (ou) un tutorat entre les élèves.

 

D’autre part j’ai été profondément choquée d’apprendre qu’une prime serait offerte par le Ministère aux enseignant(e)s faisant passer les évaluations nationales de CM2 et de CE1. L’offre de cette prime sélective apparaît profondément injuste et inique. C’est une insulte à l’engagement collectif des enseignants dans le traitement de la difficulté scolaire, c’est la négation du travail d’équipe qui est fait quotidiennement dans les écoles. Je dénonce et refuse la logique d’un paiement à l’acte, incompatible avec l’esprit de l’école de la République.

 

De même je ne peux plus faire confiance à notre ministre quand il promet que les résultats des évaluations précitées resteront internes. Par conséquent, si ce dispositif est maintenu dans l’état actuel, je ne communiquerai pas les résultats de mes élèves à l’IA car je ne veux pas participer à un classement très aléatoire des écoles et aux nombreuses conséquences qui en découleraient pour l’Ecole publique, laïque et obligatoire de notre pays.

 

Cette lettre, bien sûr, n'est pas dirigée contre vous, ni votre fonction, mais je me dois de vous l'adresser. J’espère que vous comprendrez ma démarche.

Je souhaite que nombreux soient celles et ceux qui entreront dans cette démarche et que, collectivement, nous empêcherons la mise en œuvre de ces réformes. C'est pourquoi je me réserve le droit de faire connaître ma lettre et mon engagement autour de moi.

Je fais ce choix en pleine connaissance des risques que je prends, mais surtout dans l'espérance de construire une école du respect, de la coopération, de la solidarité, des progrès et de l’égalité des chances pour tous les élèves.

 

Je vous prie de recevoir, Monsieur l’Inspecteur, l'assurance de mes sentiments déterminés et respectueux.

 

Valérie Hillion



18/12/2008
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