Dans la résistance, refonder l'école, par Philippe Cormier


Dès le premier jour d'une lutte, d'une entrée en résistance contre une oppression, une tyrannie ou une injustice, il ne suffit pas d'être contre, il faut, pour être fort, savoir mieux que l'ennemi ce que l'on veut que soit demain. Quelle École voulons-nous donc ? Je fais un rêve…

D'abord, l'École dont je ne voudrais plus : l'École napoléonienne (1806, date fondatrice), l'École militarisée, pyramidale, rigide, autoritaire, bureaucratique. L'École qui décide de la bonne méthode d'apprentissage de la lecture dans un cabinet ministériel, comme au temps de Jdanov, la bureaucratie soviétique décidait des règles de la musique ou de la peinture. L'École de la sélection par l'échec, injuste et inégalitaire, qui fabrique une grande part de l'échec, de la difficulté et de la souffrance scolaires par le monolithisme de ses programmes et de ses progressions, de ses normes et de sa normalité (le « niveau ») : si l'uniforme n'est plus sur le dos, il demeure dans les têtes.

Je voudrais donc une École où tous aient leur place, ou chacun, de 3 à 16 ans, puisse étudier et apprendre tel qu'il est et à partir de ce qu'il est, progresser à sa vitesse, avec ses moyens, sans vivre et travailler constamment sous l'épée de Damoclès de l'échec : l'École de la diversité humaine, tout simplement, assumée et valorisée au lieu d'être vue comme un obstacle et un repoussoir ; contre l'École qui humilie, dégoûte d'apprendre, traumatise une bonne partie de sa population. L'École qui privilégie l'intelligence, la sensibilité, l'imagination et la culture ; contre l'École qui privilégie « les mécanismes ».

Concrètement, je voudrais dire comment cela pourrait se traduire dans les faits, dès lors que l'on aurait osé faire sauter les verrous qui empêchent de se représenter d'autres manières d'apprendre, dans une autre école que cette école remplie de bonnes volontés réduites à l'impuissance et au découragement sous la caporalisme ambiant (surtout dans le premier degré).

Je vois donc une école où, au moins par cycle, on travaille en équipe en privilégiant projets et  activités, donc en supprimant les classes fermées au profit de groupes de travail souples ; où les objectifs fondamentaux, en termes de compétences et de connaissances, ne se déclinent plus dans des programmes enfermants et pesants, conçus comme des contenus à ingurgiter ; où les « compétences instrumentales » de base : maîtriser la langue et l'expression orales et écrites ainsi que les outils mathématiques, s'acquièrent dans des activités ayant un sens pour chaque élève ; où l'évaluation soit exclusivement formative pendant toute la durée de la scolarité obligatoire ; où les élèves les plus en difficulté soient aidés sur le temps scolaire de tout les élèves et dans le cadre normal des activités de la classe, et non en les privant de récréation ou de déjeuner ; où ceux qui sont en très grande difficulté puissent être pris à part (également sur le temps scolaire ordinaire), individuellement ou en très petits groupes, par des enseignants spécialisés formés à la relation d'aide et à l'écoute de la souffrance qui s'exprime à l'école.

Cela signifie une École où l'on cesse d'empiler les « réformes » et où l'on commence à faire confiance à ceux qui y œuvrent, sans tout évaluer sans répit, de manière obsessionnelle, pathologique, ce qui est une manière purement magique de conjurer le mauvais sort (les mauvaises évaluation de l'OCDE !) et de prétendre contrôler la situation quand le bateau coule.

J'encourage donc vivement tous les enseignants à rejoindre les mouvements pédagogiques qui ont l'expérience et les outils des pédagogies alternatives, des pédagogies de résistance ; à créer des groupes de parole et d'analyse des pratiques pour se libérer de toute culpabilité (le programme, le niveau, l'inspecteur !), travailler plus sereinement et découvrir que beaucoup de choses sont possibles que l'on croyait impossibles la veille ; à s'intéresser de près à la diversité des rythmes et des manières d'apprendre des élèves ; à refuser les évaluations normatives ; à ne faire redoubler aucun élève, en partant du principe que c'est sa progression et son implication, et non son « niveau » qui comptent ; à rester solidaires dans les opérations de résistance passive et de désobéissance professionnelle.

Et si je devais projeter mon « rêve » encore plus loin, je voudrais enfin une France qui remette radicalement en question son enseignement supérieur à deux vitesses, d'origine napoléonienne encore, classes préparatoires et grandes écoles, religion des concours générateurs de castes, contre universités. Car au bout du compte, c'est ce système à deux vitesses qui a entraîné la lente dégradation de l'Université depuis un demi-siècle, et qui en outre impose sa loi d'airain jusqu'au cours préparatoire, première année préparatoire à l'École Polytechnique ou, pire, à l'ENA ! En admettant qu'il ait eu des vertus dans le passé, ce système hyper-élitiste et malthusien constitue aujourd'hui un obstacle majeur à tout les changements nécessaires, urgents, indispensables, et en premier lieu au changement des esprits !

Philippe Cormier

Philosophe, ancien formateur ASH (ex AIS) à Nantes.



26/10/2008
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