Lettre collective de désobéissance de 15 enseignants de l'Isère membres de l'IDEM - Pédagogie Freinet

Lettre collective de désobéissance de 15 enseignants de l'Isère membres de l'IDEM - Pédagogie Freinet

 

Le 1 / 12 / 2008

 

 

Mme l'Inspectrice d'Académie,

 

Nous, soussignés instituteurs et professeurs des écoles, vous écrivons en tant que membres de l'IDEM (Institut Dauphinois d'Ecole Moderne – Pédagogie Freinet), mais aussi tout simplement en tant qu'enseignant(e)s qui aimons notre métier.

 

Depuis 2006 avec la polémique sur l'apprentissage de la lecture lancée par M. De Robien puis surtout depuis 2007 avec le début des réformes profondes de l'école annoncées et mises en application par M. Darcos, nous estimons que l'Ecole Publique et le service public d'Education sont gravement menacés.

 

Ces polémiques et ces réformes n'ont qu'un seul objectif : permettre à l'Etat de dépenser moins. Cette logique comptable est simplement enrobée de discours pseudo-scolaires mais ne peut tromper personne. Les mesures prises depuis 2006 démontrent soit la profonde ignorance de nos ministres des réalités de l'école d'aujourd'hui, soit leur unique souci de réaliser des économies.

 

Nous sommes fermement convaincus que tout est parti à l'envers ! Voici deux exemples.

 

1.           La polémique sur l'apprentissage de la lecture et l'accusation de la méthode globale qui serait responsable d'un faible niveau de lecture et d'orthographe. Or, des chercheurs suisses ont montré récemment que 4% seulement des enfants qui entrent en 6ème ont des difficultés de déchiffrage ; c'est ce que les évaluations de CE2 et de 6ème avaient déjà prouvé. Ce n'est donc pas de plus de syllabique dont les enfants ont besoin !

 

2.           Les programmes de 2008 s'appuient (soi-disant) sur les médiocres résultats obtenus par nos adolescents lors des évaluations internationales PISA. Et pourtant, ces évaluations montrent que nos élèves sont trop « scolaires », qu'ils savent parfaitement bien répondre à des QCM mais qu'ils sont plus faibles en méthodologie, en organisation, en expression, en transfert des connaissances. La réponse à ces lacunes serait de réduire les matières artistiques et de réflexion (sciences humaines) pour plus de « par coeur » et d'exercices répétitifs ?

 

Nous ne nions pas qu'il faut travailler toujours plus pour diminuer le nombre d'élèves en grande difficulté. Mais faire porter la responsabilité de ces difficultés sur la seule Ecole et sur les seuls élèves est injuste. Le problème est beaucoup plus général et concerne la société toute entière.

 

Les mesures qui nous sont proposées ont été décidées dans la précipitation et sans aucune concertation, sous l’influence (ou par) des lobbies rétrogrades ; elles ont rejeté toutes les recherches dans le domaine de la pédagogie et de la chronobiologie.

 

Nous n’accepterons pas de scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Il ne nous est plus possible de nous taire. C'est au nom des valeurs républicaines et des fondements de l'Education Nationale auxquels nous n’avons jamais cessé de croire que nous dénonçons ces mesures et que nous vous informons respectueusement que nous allons tenter de résister à leurs effets négatifs sur les enfants dont nous avons la charge.

 

Notre objection pour mettre en œuvre ces mesures dévastatrices ne pénalisera pas les élèves (voir ci-dessous) et ne diminuera pas nos heures de service.

 

Nous ne serons pas complices de la déconstruction du système éducatif de notre pays.

 

Pas d’entonnoir dans notre panoplie d’enseignant !

 

Les nouveaux programmes considèrent l’enfant comme un réceptacle de savoirs transmis verticalement de l’enseignant aux élèves. Rédigés sous la pression (ou par) des lobbies rétrogrades, ils tournent le dos à plusieurs décennies de progrès pédagogiques : méthodes actives, projets coopératifs, enfants-chercheurs, interactions avec le groupe-classe et l’environnement.

 

C’est la raison pour laquelle nous continuerons de mettre en œuvre les contenus et l’esprit des programmes de 2002, beaucoup plus équilibrés, beaucoup moins élitistes et hérités de ceux de 1989 qui plaçaient l’enfant au centre du système éducatif.

 

26-2=24

 

La suppression du samedi matin accompagnée de programmes plus chargés constitue une démagogie ! Comment apprendre plus de choses en moins de temps ? Comment enseigner plus de choses en moins de temps, sinon en appliquant une pédagogie uniquement frontale ?

 

Nous nous engageons à ne pas sacrifier les activités créatives, la découverte du monde et les sciences. Nous nous engageons à ne pas travailler les points de français et de mathématiques inaccessibles à la majorité des enfants. Nous nous engageons à ne pas balayer superficiellement tous les points du programme mais à viser des apprentissages solides.

 

Nous nous engageons à développer une pédagogie différenciée qui convienne à chacun de nos élèves et permette à chacun de progresser à partir de ce qu’il est. Nous nous engageons aussi à réfléchir à une autre organisation du temps scolaire, plus respectueuse des rythmes des enfants.

 

A la maternelle, on ne change pas de couche, on enseigne !

 

La maternelle n’est ni une garderie pour les élèves de moins de 4 ans, ni l’anti-chambre du CP pour ceux de plus de 4 ans. L’école maternelle est un lieu où l’enfant apprend à vivre avec les autres, à perfectionner son langage, à communiquer avec ses pairs et les adultes, à résoudre des problèmes en faisant de multiples expériences,  à développer sa motricité, dans un espace organisé par l’enseignant pour respecter sa sécurité physique et affective, et favoriser son autonomie.  Nous ne cautionnerons pas la mise en place de « jardins d’éveil », garderies payantes dont le seul but est de remplacer une école de qualité gratuite pour tous. Nous ne transformerons pas non plus nos élèves en moutons bien dressés pour entrer au CP. Avec la confiance que les parents nous accordent chaque jour, nous continuerons  à accompagner l'élève "pour une première scolarisation réussie" qui respecte ses rythmes et favorise le désir d'apprendre.

 

Travailler plus : l’aide personnalisée et les stages de remise à niveau

 

Même si elle peut stigmatiser les enfants et prolonge le plus souvent la journée des élèves les plus fragiles, l’aide personnalisée peut apporter, dans certaines conditions, des solutions. Pourtant, elle n’a pas d’autre but que de justifier la suppression des RASED, aux compétences différentes et irremplaçables, alors que le ministre s’était engagé à ne pas y toucher.

 

Nous continuerons de construire des outils pour l’aide personnalisée en classe, nous rencontrerons les parents d’élèves et les partenaires (collègues, membres des RASED …).

 

Nous ne transmettrons aucune donnée pour la mise en œuvre des stages de remise à niveau, qui ignore les rythmes et les besoins des élèves en difficultés.

 

Evaluer oui, transmettre les résultats non

 

Les évaluations doivent rester des outils internes au service des enseignants et des élèves. Tant que cela aura pour objet de comparer et de favoriser la compétition entre écoles, nous ne transmettrons les résultats des évaluations qu'aux seules familles concernées.

 

Nous nous engageons à mettre en place des évaluations constructives avec les élèves, favorisant l’autonomie et l’estime de soi.

 

Nous n’avons pas choisi le métier d’agent de fichage …

 

L’arrêté du 20 octobre consacre le fichage des enfants, tait le rôle de l’Identifiant National Elèves pour un fichage parallèle avec conservation des données durant 35 ans, ignore les nombreuses irrégularités et illégalités mises en œuvre entre 2004 et 2008, et refuse aux parents d’élèves le droit d’opposition, pourtant garanti par la loi Informatique et Liberté, sans aucun motif.

 

En conséquence, afin de ne pas trahir la confiance des parents d’élèves, et de ne pas transformer notre métier en celui d’agent de fichage, nous soutenons tous les directeurs d’école qui refusent encore la mise en œuvre de Base Elèves, ainsi que la coordination nationale contre Base Elèves.

 

Conclusion

 

Nous faisons ces choix uniquement dans l’intérêt des élèves et du service public d’Education. Nous faisons ces choix dans l’espoir de construire une école du respect, de la coopération, de la solidarité, de la recherche, de la créativité, et des progrès de tous les élèves. Nous savons que certains syndicats d’IEN ne sont pas très éloignés d’une bonne partie de cette analyse.

 

Attachés à la qualité de l’Education Nationale, nous vous prions d’agréer, madame l’Inspectrice d’Académie, nos sentiments respectueux et de croire en notre profond dévouement à la cause des enfants et de l’Ecole Publique.

 

Michel DUCKIT responsable du groupe isérois de l’ICEM ; Christian NEUFSELLE ; Annick LAVIGNE ; Gaëtane BOUCHET ; Géraldine BUSCA ; Martine ROUSSEL ; Nathalie LOZINGUEZ ; Claude DIDIER ; Mélodie CAINE ; Gisèle PERRIN-MERMOZ ; Carine PAIRONE ; Gislaine JOUANNEAU ; Karine ENNIFER ; Pascale BOURGEOIS (retraitée) ; Julie BAUER



07/12/2008
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