Désobéir de façon éthique et responsable, par Alain Refalo

Article publié dans la revue Le Nouvel Educateur, octobre 2010, n° 199

 

http://www.icem-pedagogie-freinet.org/recherche/adultes-publications/results/taxonomy%3A209

 

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Désobéir de façon éthique et responsable

par Alain Refalo,

enseignant du primaire en résistance, auteur de En conscience, je refuse d’obéir. Résistance pédagogique pour l’avenir de l’école, Ed. des Ilots de résistance, 2010

 

 

En 1882, le ministre de l’instruction publique Paul Bert, déclare, à l’occasion d’une conférence sur l’éducation civique, qu’ « il faut développer dans l’enfant la personnalité pensante. […] Et comme il n’y a pas de raisonnement sans critique, je ne recule nullement devant l’introduction dans l’enseignement civique, à dose mesurée et sous une forme toujours respectueuse, de la critique des institutions et des lois. Je demande lequel vaudra mieux, pour l’enfant sorti de l’école et devenu un citoyen, de se figurer que les lois et les institutions de son pays sont un dogme auquel il n’est pas possible de toucher, qu’on ne peut plus perfectionner, au risque de perdre tout d’un coup toutes ses illusions, sans savoir où devra s’arrêter la limite de ses critiques, ou bien d’avoir appris à l’avance qu’il est des points dans ces lois et ces institutions qui sont discutables, douteux, perfectibles[1] ». 125 ans plus tard…, le 9 juillet 2009, jour où je suis traduit en commission disciplinaire pour faits de désobéissance pédagogique, le ministre actuel de l’Education Nationale, Luc Chatel, déclare sur les ondes que «  le principe même de désobéissance [lui] paraît peu compatible avec les valeurs qu’incarne un enseignant ». Il précise que «  l’enseignant doit faire obéir ses élèves. Il incarne une autorité vis-à-vis de ses élèves, il y aurait un paradoxe qu’il ne s’applique pas à lui-même ses propres règles ».

 

Le rapprochement de ces deux citations témoigne assurément de deux conceptions de l’instruction et de l’enseignement. D’un côté, la possibilité offerte aux enseignants d’éveiller les enfants à l’esprit critique vis-à-vis des lois et des institutions, d’un autre l’obligation d’inculquer l’obéissance aux élèves, obéissance que l’enseignant doit lui-même incarner de façon exemplaire vis-à-vis de sa hiérarchie. Sans doute est-ce dans cette seconde approche qu’il nous faut comprendre la nouvelle épreuve orale du concours de recrutement des enseignants (CAPES et agrégation) intitulée « Agir en fonctionnaire de l’Etat et de façon éthique et responsable ». Ne s’agit-il pas insidieusement de vérifier la docilité des enseignants et leur capacité à se conformer à des normes imposées par le ministère plutôt que leur aptitude à agir et innover sur le terrain pédagogique ?  A cette « volonté de contrôle des consciences » devant aboutir à la délivrance d’un « certificat de bonne moralité[2] », dont le parallèle est frappant avec les injonctions pédagogiques actuelles du ministère et le renforcement du contrôle hiérarchique sur les professeurs des écoles, nous pouvons opposer la légitimité d’une révolte des consciences au nom d’une éthique professionnelle qui ne saurait se trahir sous peine de se renier.

 

Un double mouvement


Désobéir de façon éthique et responsable implique un double mouvement. D’une part, une démarche motivée en conscience, d’autre part une action constructive tournée vers l’avenir.

 

Une démarche motivée en conscience. En référence à Henry David Thoreau, précurseur de la désobéissance civile, nous affirmons qu’un fonctionnaire doit être « homme avant d’être sujet ». Par son obéissance, il engage sa responsabilité envers les autres et le service public auquel il se dévoue. Si le fonctionnaire a l’intime conviction que son obéissance le rend complice d’une injustice caractérisée, il a le devoir de désobéir. Les dernières réformes concernant l’école primaire ont suscité de vives réactions, mais aussi l’émergence d’une objection de conscience professionnelle. Plusieurs dispositifs pédagogiques constitutifs des « réformes » du ministère Darcos, puis Chatel, portent atteinte, non seulement à la liberté pédagogique inscrite dans la loi, mais également à l’éthique professionnelle de nombreux enseignants qui se sentent profondément atteints dans leurs convictions et leurs missions. Il ne s’agissait pas de recommandations, ce qui aurait été souhaitable pour laisser la place à l’expérimentation et au droit d’innovation, mais bien d’obligations. L’obligation de se conformer à des programmes simplistes, trop lourds, recentrés sur le français et les mathématiques et qui induisent un type d’apprentissage basée sur le magistral, la mémorisation et les exercices répétitifs. L’obligation de mettre en place le dispositif de l’aide personnalisée, forme de cours de soutien sur le modèle des officines privées, qui remet en cause la pratique de nombreux enseignants qui expérimentent et valident des solutions durables au sein du groupe-classe pour les élèves en difficulté. L’obligation de faire passer les évaluations nationales, prémisses à la mise en concurrence des établissements scolaires, et dont l’esprit de compétition heurte profondément tous ceux qui ont fait le choix essentiel de la coopération et de l’entraide dans leur pratique de classe. C’est pour ne pas se renier en tant que professionnel de l’éducation, que de nombreux enseignants ont ouvertement désobéi à la mise en œuvre de ces dispositifs, face immergée d’une politique de déconstruction de l’école publique. Ce faisant, ils affirmaient haut et fort qu’un fonctionnaire n’est pas réduit à obéir ou à démissionner lorsque des « réformes » aussi scélérates lui sont imposées.

 

Une action constructive tournée vers l’avenir. Cette désobéissance est éminemment responsable car elle s’accompagne de la mise en œuvre de dispositifs pédagogiques alternatifs qui visent à introduire du sens dans les apprentissages, à donner mieux à l’ensemble des élèves en difficulté, à leur permettre de retrouver confiance en eux-mêmes, et à valoriser l’esprit de coopération et de solidarité au sein de la classe. Désobéir ne signifie pas déserter ou mal faire son travail, mais l’accomplir autrement en mettant tout en œuvre pour répondre aux missions qui nous ont été confiées. Il ne s’agit pas d’une contestation négative qui pénaliserait les élèves, mais d’une action positive au service de tous les élèves. Quand tout a été dit, notre désobéissance n’a pas d’autre vocation que de rendre notre travail plus bénéfique pour tous les élèves au nom des valeurs d’égalité et de progrès pour tous qui fondent la mission du service public d’éducation.

 

Cet aspect de notre démarche est certainement trop subtil pour certains inspecteurs d’académie qui n’ont eu de cesse de refuser d’entrer dans le débat pédagogique qu’ils ne maîtrisent pas et qui est pourtant central dans la démarche des enseignants-désobéisseurs. « La non exécution de tout ou partie de ces missions s’assimile à un service non fait qui, outre des retraits de salaire, peut se traduire également par des sanctions disciplinaires », martèlent les inspecteurs d’académie aux enseignants-désobéisseurs qui refusent d’appliquer à la lettre le dispositif de l’aide personnalisée. Que veut dire exécuter une mission si ce n’est mettre en œuvre les méthodes pédagogiques adaptées pour atteindre les objectifs fixés à cette mission, en l’occurrence l’aide aux élèves en difficulté ? Il y a bien là une contradiction flagrante avec la phrase lumineuse contenue dans la présentation des nouveaux programmes du primaire : « Le professeur des écoles ne saurait être un simple exécutant : à partir des objectifs nationaux, il doit inventer et mettre en œuvre les situations pédagogiques qui permettront à ses élèves de réussir dans les meilleures conditions. ». En réalité, la hiérarchie s’efforce de « criminaliser » cette désobéissance pédagogique en voulant la faire passer pour une action irresponsable qui serait préjudiciable aux élèves. « L’attitude qui consiste à pénaliser des élèves, et singulièrement les élèves les plus fragiles est particulièrement choquante ; elle est bien peu conforme aux idéaux que les maîtres de l’école primaire se sont attachés à promouvoir depuis toujours », écrivent à plusieurs reprises différents inspecteurs d’académie à des enseignants-désobéisseurs, répétant ainsi une formule que visiblement ils se sont transmise, à moins qu’elle ne leur ait été soufflée par le chef suprême de la rue de Grenelle. L’irresponsabilité, en l’occurrence, c’est la déconstruction méthodique de l’école publique par des pseudo-réformes appliquées de manière zélée par les recteurs et les inspecteurs d’académie.

 

Une désobéissance transparente et assumée


Ethique et responsable, cette insoumission est également transparente, « à visage découvert » et assumée. L’enseignant-désobéisseur agit en revendiquant la pleine responsabilité de sa désobéissance. Il désobéit de façon lucide, consciente et ouverte en assumant publiquement le risque de son action. Le fonctionnaire-désobéisseur agit, non pour son confort personnel, non par intérêt corporatiste, mais pour la défense du service public qu’il veut servir loyalement. Et être loyal ne signifie pas être soumis de façon inconditionnelle à sa hiérarchie, mais s’efforcer d’être fidèle aux valeurs du service public et d’agir en incarnant au mieux ces valeurs. Toute autre considération sur la désobéissance pédagogique est fallacieuse et ne vise qu’à donner mauvaise conscience aux enseignants en résistance.

 

Afficher sa désobéissance est par ailleurs la marque d’un grand respect pour le droit et la démocratie, ce qui renforce le caractère éthique et responsable de cette démarche. Le philosophe américain John Rawls, dans sa Théorie de la justice, précise que « la désobéissance civile exprime la désobéissance à la loi dans le cadre de la fidélité à la loi, bien qu’elle se situe à sa limite extérieure. La loi est enfreinte, mais la fidélité à la loi est exprimée par la nature publique et non-violente de l’acte, par le fait qu’on est prêt à assumer les conséquences légales de sa conduite. Cette fidélité à la loi aide à prouver à la majorité que l’acte est, en réalité, politiquement responsable et sincère et qu’il est conçu pour toucher le sens de la justice du public[3] ». Notre démarche se situe précisément dans cette perspective, avec une ambition supplémentaire puisqu’elle est aussi conçue pour toucher le sens de la justice de notre hiérarchie, ce qui n’est pas le plus facile… Mais John Rawls va plus loin. Il définit la désobéissance dans une démocratie presque juste comme étant un phénomène qui lui est inhérent et qui justifie les principes fondateurs de la démocratie. « Dans une société démocratique […] il est reconnu que chaque citoyen est responsable de l’interprétation des principes de la justice et de la conduite à tenir en conséquence[4] ». Or, « il n’y a pas de danger d’anarchie aussi longtemps qu’existe un accord viable entre les conceptions de la justice des citoyens et que les conditions pour recourir à la désobéissance civile sont remplies[5] ».


Le fonctionnaire-citoyen doit donc se poser cette question : est-ce que les conditions pour désobéir sont remplies et est-ce que l’acte public que je vais accomplir est proportionné à l’injustice commise ? Par cette accumulation de réformes destructrices du service public d’éducation, les enseignants-désobéisseurs sont convaincus que le contrat de justice entre les citoyens a été modifié sans l’accord d’une des parties car la baisse de la qualité de l’enseignement se traduira directement par une plus grande inégalité entre les citoyens. Cette désobéissance, ciblée sur le terrain pédagogique en ce qui concerne les enseignants du primaire, est proportionnée et ajustée. Elle s’appuie par ailleurs sur les propres textes de l’Education Nationale, notamment sur la liberté pédagogique ou les recommandations sur les rythmes de l’enfant.

 

Agir en enseignant de façon éthique et responsable, c’est bien, selon l’esprit des propositions de Paul Bert, faire œuvre de discernement vis-à-vis des circulaires et des injonctions hiérarchiques et refuser toute obéissance inconditionnelle malgré notre statut de fonctionnaire ; c’est envisager la possibilité d’une objection de conscience ciblée pour affirmer haut et fort la prééminence des valeurs et de l’éthique sur les ordres contraires à l’intérêt supérieur du service public d’éducation ; c’est faire œuvre de création et d’innovation, parfois à rebours des règlements imposés, pour être davantage au service du progrès et de la réussite de tous les élèves ; c’est s’organiser collectivement et coopérativement pour que l’école d’aujourd’hui soit annonciatrice d’une société plus juste et plus solidaire.

 

La désobéissance éthique et responsable au sein du service public d’éducation est aujourd’hui un fait, certes minoritaire, mais suffisamment significatif pour que le débat sur l’obéissance et la désobéissance des fonctionnaires soit reconsidéré à de nouveaux frais. A cet égard, il est probable qu’inscrire dans le code de déontologie des fonctionnaires enseignants la possibilité de l’affirmation d’une objection de conscience, notamment sur le plan pédagogique, motivée, éthique et responsable, serait une avancée décisive. Elle serait source d’intelligence et de dialogue partagés avec notre hiérarchie et non de pressions, de contrôles et de sanctions, réponses révélatrices d’une conception de l’autorité et de la gouvernance d’un autre temps.



[1] Paul Bert, « De l’éducation civique » (1882), in La République et l’école : une anthologie, Presses Pocket, 1991, p. 183.

[2] « Non au contrôle de moralité des futurs enseignants ». Pétition contre la nouvelle épreuve du CAPES « Agir de manière éthique et responsable »

[3] John Rawls, Théorie de la justice, Le Seuil, 1997, p. 406-407.

[4] Ibid, p. 429.

[5] Ibid, p. 430.



08/10/2010
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