Apprendre à désobéir, par Isabelle Masson

par Isabelle Masson dans le mensuel du Soir, Familles, mars 2005, n°33, p. 55-56.

La désobéissance et le chaos. L'obéissance et l'ordre. Au-delà de ces clichés, désobéir peut être un acte positif et utile, voire salutaire, comme l'histoire des démocraties l'a déjà montré avec Ghandi ou Lucie Aubrac ! Peut-on éduquer à un respect critique des règles ?

Aux lendemains de la découverte des camps de la mort, nombre de scientifiques se sont interrogés sur ce qui avait pu pousser des millions d'hommes à participer à un tel crime contre l'humanité sous le couvert de l'obéissance aux ordres, un argument souvent cité par les inculpés lors des procès de l'après seconde guerre mondiale. Au cours des années soixante, pour tenter de comprendre le processus psychologique de la soumission à l'autorité, un jeune psychologue américain, Stanley Milgram, réalise une série d'expériences testant la capacité de l'individu à résister à l'autorité.

La soumission à l'autorité

Le scénario général de l'expérience est celui d'une prétendue étude sur la mémorisation : il est demandé à des sujets volontaires "naïfs" d'appliquer les instructions d'une "autorité scientifique" et d'infliger une série de chocs électriques, à un acteur/victime lorsque ce dernier ne récite pas correctement une liste de mots. Au fur et à mesure des mauvaises réponses, la décharge fictive devient plus forte et une voix de rétroaction est programmée pour faire entendre au sujet des plaintes d'intensité croissante… jusqu'au silence fatal !

Lorsque le tortionnaire implore le scientifique de mettre fin à l'expérience, celui-ci l'exhorte à continuer pour le bien de la science… L'expérience standard a révélé que les deux tiers des sujets furent "obéissants" au point d'infliger la douleur extrême !

Comment expliquer un tel niveau d'obéissance chez des sujets qui ont pourtant bien compris le caractère douloureux et potentiellement meurtrier de leurs actes ? Pour Milgram, c'est le processus de socialisation qui, bâti sur un système de récompenses et de châtiments, fixe et renforce la tendance à l'obéissance. En pénétrant dans un système d'autorité "perçu" comme légitime, le sujet sera aux prises avec un puissant sentiment d'obligation et deviendra un simple "agent" de la volonté d'autrui, ne se sentant plus personnellement responsable de ses actes.

Pour une éducation raisonnée aux règles

Dans le courant de "Mai 68", cette réflexion a mené à un rejet des morales de l'obéissance… Aujourd'hui pourtant, estime Claudine Leleux, maître assistante de philosophie au département pédagogique Defré de la Haute Ecole de Bruxelles, on s'est rendu compte que ce rejet de l'obéissance aveugle a mené à des dérives laxistes, que ce soit dans les écoles ou au sein des familles, en remettant en question le principe même de la règle. Cette tendance a permis aux jeunes de mieux s'affirmer en exprimant leurs désirs et volontés. Le revers de la médaille fut une incompréhension de la règle en tant que véhicule de communication, essentielle pour nous permettre de coopérer et de nous entendre…

Aujourd'hui, philosophes, psychologues et spécialistes de la pédagogie plaident pour une éducation raisonnée aux règles : une façon de reconnaître l'importance de la règle tout en se gardant de tomber à nouveau dans l'obéissance aveugle… Obéir ou désobéir librement à la loi, à la norme ou à la règle, suppose un jugement sur son bien-fondé. Or pour apprendre à juger, il est important d'être confronté depuis le plus jeune âge à des dilemmes moraux.

Apprendre ou désobéir ?

Pas si opposé ! Jacques Lautrey, professeur au laboratoire Cognition et Développement à l'Université Paris 5, a mis en évidence un lien entre le développement cognitif des enfants et le degré de structuration des règles de vie familiales. Les familles dites « souples », dans lesquelles les règles existent mais sont négociées pour arriver à une adhésion volontaire, se sont révélées les plus favorables au développement cognitif. Les enfants de ces familles réussissent mieux du point de vue scolaire et obtiennent des résultats supérieurs aux tests d'intelligence que ceux élevés dans la rigidité des règles. Les moins favorisés néanmoins sont les enfants éduqués dans un milieu laxiste au sein duquel les règles n'existent pas ou changent continuellement ! Comme l'explique Claudine Leleux, en l'absence de règle, il est plus difficile de prévoir, d'anticiper, et donc de réaliser des opérations cognitives telles que planifier, gérer ou calculer !

Comprendre l'inter-dit

Choisir d'adhérer librement à une règle ou de la transgresser librement, et donc d'assumer la sanction, permet l'apprentissage raisonné des normes… Négocier la règle ne signifie pas pour autant la remettre en question perpétuellement mais plutôt expliquer son fondement : Dès la naissance, notre condition d'humain est d'apprendre en obéissant. Il est important que les parents mettent des mots sur la règle pour que l'enfant acquière cette démarche et comprenne ce qu'est l'inter-dit, c'est-à-dire ce qui est dit entre personnes et qui justifie la règle, la rend légitime. Le parent ou l'éducateur qui ne parvient pas à expliquer une règle devrait se remettre en question, car cela signifie bien souvent que cette règle est illégitime ! Un des risques, plus important au sein des familles qu'à l'école, est de s'appuyer sur une pédagogie affective : cela arrive lorsqu'au lieu de donner la raison de la règle, on exige un comportement de l'enfant en recourant à la peur et non à la raison. Le chantage affectif a les mêmes effets sur l'enfant : en lui faisant peur de perdre l'amour de ses parents, on maintient l'enfant prisonnier de ses sentiments !

Jouer pour apprendre les règles

Le jeu est un excellent laboratoire de la vie en société : au fil des stades d'apprentissage de l'enfant, il va permettre, au travers de l'appréhension des règles, l'acquisition de l'autonomie et de la coopération. Alors que les tout-petits jouent les uns à côté des autres, passé l'âge de 3 ans ils vont s'approprier la règle en tant que condition pour jouer et vivre ensemble. Après un stade de sacralisation de la règle, les enfants vont connaître une phase de négociation, au cours de laquelle ils s'expliquent les règles, prennent en compte le point de vue des uns et des autres et construisent de nouvelles règles… Le jeu permet ainsi d'éduquer à la décentration de l'enfant, c'est un moyen de sortir de l'égocentrisme des enfants-rois. Eduquer aux règles par le jeu et par la négociation est utile sur le plan de l'éthique comme sur un plan fonctionnel : c'est former des individus capables de fonctionner en équipe pour la société de demain.

À lire

Claudine Leleux, L'École revue et corrigée. Pour une formation générale de base universelle et inconditionnelle, De Boeck, 2001.

Pierre-Arnaud Perrouty (dir), Obéir et désobéir. Le citoyen face à la loi, Éd. de l'ULB, 2000.



18/10/2008
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