Lettre d'une institutrice de La Salvetat Belmontet (82) à son inspecteur


Ninon Bivès
Professeure des Ecoles adjointe
Ecole de Belmontet
82 230 LA SALVETAT BELMONTET

17 septembre 2008

à M. L'Inspecteur Départemental
de l'Education Nationale
Circonscription de Caussade

Objet : mise en place des heures d'aide personnalisée

Monsieur l'Inspecteur,

J'enseigne pour la troisième année dans la classe de cycle 3 de l'école de Belmontet, en milieu rural, où  j'accueille 28 élèves, répartis sur les 3 sections du cycle. En cette rentrée, nous inaugurons les nouveaux programmes 2008, mis en place malgré les nombreuses critiques qu'ils ont soulevées parmi les enseignants lors de la consultation du printemps dernier. En effet, ces programmes plus lourds s'inscrivent dans un temps d'enseignement réduit, puisque la « suppression du samedi matin » prive les enfants de 72 heures d'enseignement sur l'année, soit douze journées de classe, ou trois semaines d'école.

Ces heures enlevées à tous doivent permettre la mise en place de l'aide personnalisée pour les élèves rencontrant des difficultés. Cette mesure me semble tout à la fois discriminante, inadaptée, et je doute de son efficacité. Je tiens à vous exposer dans ce courrier pourquoi elle ne répond pas aux besoins de mes élèves.

L'an passé, afin d'amener les enfants en difficulté sur le chemin des apprentissages, j'ai mis en place desactions (théâtre, jardinage) dans lesquelles ils ont pu s'impliquer, être reconnus par leurs pairs, et acquérir des compétences. La cinquantaine d'heures nécessaires à la mise en oeuvre de ces projets ont été prises sur les différents domaines disciplinaires (en particulier maîtrise de la langue, sciences expérimentales, éducation physique et sportive, pratique artistique). Elles ont apporté au groupe dans son ensemble des éléments essentiels à la vie de la classe, les notions de respect, d'écoute, d'entraide, de coopération malgré et surtout grâce aux différences entre les élèves. En effet l'hétérogénéité -particulièrement en classe de cycle- constitue un moteur fondamental des apprentissages.

Le passage à la semaine de 24 heures, l'alourdissement des programmes, nous permettront-ils de poursuivre nos efforts pour l'intégration, la reconnaissance et l'aide des enfants en difficulté au sein de nos classes ? La proposition d'aide personnalisée en dehors du temps d'enseignement rencontre à mon sens plusieurs écueils.

● Un dispositif d'aide aux élèves en difficulté existe déjà : les RASED, enseignants spécialisés dans le traitement des difficultés scolaires, prennent en charge les élèves sur le temps de classe et en petits groupes, tout au long de l'année. Ils ont une formation spécifique pour analyser les difficultés et y remédier. En tant qu'enseignante non spécialisée, j'ai des limites que je reconnais et qui m'empêchent de répondre à toutes les difficultés, complexes et extrêmement variées que nous pouvons rencontrer dans les classes.

Malheureusement, le RASED n'intervient pas et je le déplore, dans mon école, non par manque de sollicitation ou de besoin, mais par manque de moyens. Un simple soutien ne peut remplacer ces personnels dans leurs missions auprès des élèves.

● La journée scolaire étant déjà longue, 6 heures d'enseignement, avec un temps de présence des enfants souvent supérieur à 8 heures, il n'est pas décemment envisageable d'allonger encore cette journée, en particulier pour des activités scolaires et qui plus est pour les seuls enfants en difficulté. Le décret n° 91-383 du 22 avril 1991 stipule qu'on ne peut organiser des journées scolaires dont les horaires d'enseignement dépassent six heures. On peut jouer sur les mots, néanmoins l'aide personnalisée s'apparente fortement à un temps d'enseignement (d'apprentissage, pour l'élève), qu'il s'agisse d'anticiper sur des apprentissages à venir, ce que vous recommandez, ou de retravailler des notions étudiées récemment en classe, comme le préconise M. l'Inspecteur d'Académie.

● L'organisation de l'école rurale de Belmontet ne permet pas le soutien le mercredi matin. L'école n'ayant jamais été ouverte aux élèves ce jour-là, il n'y a ni employés municipaux, ni ramassage scolaire. Ainsi il faudrait accueillir les enfants concernés par l'aide personnalisée pendant la journée, soit plus tôt le matin, soit sur la pause méridienne, soit le soir après la sortie des classes. Les options en amont ou en aval de la journée scolaire sont difficilement concevables, pour des raisons pratiques de ramassage scolaire, et de disponibilité des enseignantes. Pour ma part, en effet, accompagnant mes enfants à l'école le matin, et résidant à 26 km de mon lieu d'exercice, organiser le soutien à 8h15 m'obligerait à les déposer aux environs
de 7h30. Le soir, la nécessité de ménager une pause (15 mn) avant de débuter le temps de soutien oblige à une présence augmentée d'autant de l'enseignant. 15 mn quotidiennes représentant 1 heure hebdomadaire...

24 heures sur l'année ? La proposition d'une organisation sur le temps de pause méridienne n'est pas recevable non plus : les enfants mangent de 12h à 13h, et les cours reprennent à 13h45, les enseignantes devant être présentes dans la cour pour leur service de surveillance dès 13h35.

Un enfant peut-il ne bénéficier que de deux fois 10 minutes de récréation sur cette coupure méridienne ?

N'est-ce pas une aberration du point de vue du rythme de l'enfant ? N'est-il pas paradoxal de demander aux élèves les plus en difficulté une attention soutenue et un travail intellectuel difficile (revenir sur des notions non acquises, présentant des difficultés) alors qu'il n'a pas eu loisir de se reposer (la cantine est un temps collectif, et souvent fatigant) et qu'il entend ses camarades jouer dans la cour de récréation ?

● L'aide personnalisée hors du temps d'enseignement est un processus de stigmatisation. La première aide doit être apportée dans la classe, par des procédés pédagogiques permettant à chacun de bénéficier du soutien de son professeur, ou d'un pair. La circulaire n°2008-082 du 5-6-2008 indique de façon explicite que le premier de ces moyens est la différenciation pédagogique dans la classe pendant les 24 heures d'enseignement dues à tous les élèves. La pédagogie différenciée, le travail individualisé, le tutorat, sont des outils efficaces pour répondre aux difficultés scolaires simples. Cependant leur mise en oeuvre est complexe et nécessite une formation spécifique.

M'appuyant sur cette circulaire qui indique que mes obligations de service comptent soixante heures consacrées à de l'aide personnalisée [et que] dans le cas où ces soixante heures ne peuvent être intégralement mobilisées pour de l'aide personnalisée ou du travail en groupes restreints, elles sont consacrées au renforcement de la formation professionnelle continue des enseignants hors de la présence des élèves, je vous demande de bien vouloir considérer que je désire consacrer ces heures :

- d'une part à l'élaboration de projets d'aide et de prise en charge des enfants en difficulté sur le temps scolaire avec les membres du RASED, les familles et le cas échéant les structures spécialisées

- et d'autre part au renforcement de ma formation, afin d'améliorer ma pratique vers l'ensemble de mes élèves.

En tant qu'enseignante, aussi bien que parent d'élèves, je suis soucieuse de la qualité du service rendu par les écoles publiques, et je pense que de véritables solutions existent pour l'améliorer. Elles sont plutôt à rechercher du côté de l'allègement des effectifs d'enfants par classe, du renforcement en nombre des professeurs et du perfectionnement de leur formation.

En vous assurant de la haute estime en laquelle je tiens ma mission, je vous remercie de l'attention que vous avez portée à mon courrier et vous prie d'agréer, Monsieur l'Inspecteur, mes salutations distinguées.

Ninon Bivès


15/11/2008
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