Rechercher le dialogue et renouer la confiance, Lettre d'un enseignant de Cabries (13) à sa hiérarchie

Hugues Leenhardt

Ecole élémentaire du petit Lac

Classe de CP

Calas

 

Cabriès, le 15 avril 2010

 

A l'attention de:

Mme Le Borgne de Kaouel, Inspectrice départementale, Circonscription Aix Sud

M.Yaïche, Inspecteur Académique adjoint pour le 1er degré

M. Bénéfice, Inspecteur d'Académie

Madame, Messieurs,

J'ai vu et pris connaissance du rapport de Mme Le Borgne de Kaouel , inspectrice départementale de l'Education Nationale, rapport qui m'a été transmis le lundi 29 mars.

Mme Le Borgne de Kaouel a « pris » ma classe pour évaluer les élèves, pendant une heure, le 16 novembre 2009.  J'ai ensuite eu un entretien avec elle d'environ trente minutes.  Elle est venue ce même jour dans ma classe pendant le temps dévolu à l'Aide personnalisée (de 12h15 à 13h, deux fois par semaine).

J'ai pris note aussi de l'appréciation de M. Yaïche en date du 4 mars 2010.

Ma lettre a d'abord pour objet de vous signifier mon  désaccord sur les  appréciations ci-dessous  et notifiées dans le rapport :

  • « Le service réglementaire n'est pas accompli » (M. Yaïche)
  • « Le contenu  (durant le temps de l'aide personnalisée) n'est pas conforme aux textes réglementaires » (Mme Le Borgne de Kaouel)
  • « Il est impossible de se prononcer sur la pratique pédagogique de cet enseignant » (M.Yaïche)

Cette réponse marque aussi pour moi la volonté d'établir un dialogue constructif sur des questions que je pose - que nous sommes nombreux à poser - depuis quelque temps, et pour lesquelles j'estime - nous estimons - n'avoir pas été entendus.

A travers ces questions, c'est tout le service public d'éducation qui est concerné. C'est parce que la situation est grave, parce que les réformes de ces dernières années mettent en péril ce service public, que  je n'ai pu laisser faire sans réagir.

Vous le savez, mes positions ne sont pas dictées par un quelconque intérêt personnel mais par un désir de pouvoir exercer ma mission d'enseignant de façon responsable, sans trahir mes convictions, sans me renier sur des questions qui touchent aux fondements de mon métier.

Le refus d'inspection a été aussi une façon supplémentaire d'alerter ma hiérarchie sur ces questions.

Je pense, j'espère donc, que vous prendrez  le temps de lire ma lettre et vous en remercie par avance.

Mes réactions aux appréciations

  • Le service réglementaire n'est pas accompli (M. Yaïche)

J'ai  toujours assuré le service réglementaire. Le temps passé devant/avec les enfants est assuré (horaire réglementaire ainsi que les deux heures dévolues à l'aide personnalisée). Le contenu (durant le temps dévolu à l'aide personnalisée) est conforme aux textes réglementaires.

Ce sont les modalités d'exercice de ce temps de l'aide personnalisée que j'ai contestées et que je continue à contester.

Je refuse de sélectionner quelques élèves en difficulté pour leur proposer, avec l'accord de leurs parents, un temps supplémentaire allongeant leur journée scolaire, dans un but de remédiation de leurs difficultés.

Ce dispositif, tel qu'il est conçu, n'a aucun sens, est inadapté à l'objectif affiché et stigmatise quelques élèves de la classe.

Tout en refusant d'appliquer pour ma classe ce dispositif, j'ai mis en oeuvre d'autres modalités que je trouve plus adaptées, et je les ai mises en œuvre dans l'intérêt des enfants qui me sont confiés.

Je  réitère une explication à ce sujet : je prends en charge dans ma classe les enfants qui ont des difficultés. Tout élève a des difficultés. Chacun peut et doit progresser. Ces progrès se font avec l'ensemble du groupe classe par des interactions entre les enfants (coopération, tutorats, entraide,  défis…) et entre les enfants et l'adulte, pendant les horaires obligatoires ainsi que pendant les deux heures dévolues à l'Aide personnalisée. Chaque enfant progresse, le groupe classe progresse; une culture commune de classe grandit chaque jour.

L'enseignant que je suis est garant de la mise en place du cadre permettant les acquisitions de chacun, les échanges, permettant aussi des prises de responsabilité de chacun dans un espace sécurisant pour tous. C'est là ma liberté pédagogique plusieurs fois affirmée dans les textes. Il va sans dire que je conçois que d'autres dispositifs pédagogiques sont possibles et/ou souhaitables.

Il est affirmé aussi dans les textes officiels que "l'enseignant n'est pas un simple exécutant".

Sur les modalités de l'aide personnalisée, ainsi que sur d'autres points que je ne reprends pas ici,  je suis depuis plus d'un an, j'en conviens, en désobéissance affichée, assumée et responsable.

J'ai transmis un projet  par la voie hiérarchique en janvier 2009. Par deux fois, j'ai demandé  validation de ce projet. A ce jour  je n'ai eu aucune réponse.

J'ai institué un temps ludo-éducatif permettant aux enfants le repos, la pratique de jeux de société, jeux coopératifs, des lectures, des activités d'écriture, …ou autres activités qui ont un lien avec les différents projets de classe.

Le temps méridien passé dans la cour (12h15 à 13h30) est bien trop long pour des enfants (fatigue, excitation, …), alors qu'ils ont besoin de repos à ce moment de la journée.

Tous les élèves sont volontaires pour participer à cet atelier entre 12h15 et 13h (demi-classe pour avoir un groupe  réduit), et j'ai l'accord de tous les parents de ma classe.

J'ai constaté que ce temps permet aux enfants de récupérer et d'aborder les apprentissages l'après midi dans des conditions d'attention et de concentration plus favorables que lorsqu'ils sont restés une heure, voire plus, dans la cour de récréation.

Pendant ce temps méridien, tout est suggéré, incité, ce qui est très motivant pour les élèves. Ce moment est aussi un formidable moment d'apprentissages variés pour les enfants, ainsi qu'un moment  privilégié pour l'enseignant. La posture de « jouer avec » les enfants permet beaucoup d'observations qui serviront l'enseignant que je suis, dans la connaissance, la compréhension des difficultés de l'enfant, de chaque enfant de la classe.

Je rappelle que j'ai le soutien de tous les parents de la classe cette année, comme l'an passé, et qu'ils sont d'accord que leur enfant participe à cet atelier tel que je le leur ai présenté en début d'année.

De plus les parents d'élèves de ma classe, l'an dernier, ont adressé un courrier à l'Inspecteur d'Académie (Mr Trève) à ce sujet, courrier toujours sans réponse à ma connaissance.

Par ailleurs, de nombreux projets similaires à celui-ci ont été validés dans d'autres circonscriptions de notre académie, ainsi que dans d'autres académies.

  • « Il est impossible de se prononcer sur la pratique pédagogique de l'enseignant » (M.Yaïche)

Comme je l'ai notifié dans ma lettre de refus d'inspection, ma classe reste ouverte. Le refus d'inspection a été pour moi un moyen supplémentaire d'alerter ma hiérarchie, de continuer à poser des questions qui me tiennent à coeur, dont acte.

Vous estimez ne pas pouvoir vous prononcer sur ma pratique pédagogique. Je me permets alors de faire remarquer que plusieurs personnes pourraient certainement témoigner de ma pratique pédagogique :

- des collègues de l'école,

- des conseillers pédagogiques,

- des intervenants (sport, musique, ...),

- des animateurs ,

- des parents d'élèves : j'ai par exemple travaillé 5 jours en présence d'un parent d'élève de la classe accompagnant un séjour en classe découverte. Cela fait plus de 15 ans que j'organise des classes transplantées. Plusieurs parents ont été accompagnateurs au cours de sorties ou lors de projets menés par la classe.

Cette ouverture de la classe à d'autres adultes, vous le savez, est souvent riche d'échanges et source de formation pour chacun. Des regards croisés d'adultes différents permettent une appréciation pertinente me semble-t-il du travail mené avec les enfants.

N'y a t-il pas là une évaluation du travail mené avec la classe ? C'est certainement pour moi un processus plus conforme avec ce que j'attends d'une évaluation, et avec l'esprit dans lequel je travaille avec les enfants.

Ma mission telle que je l'entends, est d'accompagner  chaque enfant dans ses progrès, de lui donner des outils pour qu'il constate et mesure ses progrès, dans une vie de groupe, une vie de classe, en préparant la vie en société du futur citoyen de demain.

Vous l'avez compris, mon refus d'inspection marque aussi mon désaccord avec les modalités de l'inspection, telle qu'elle est instituée actuellement.

J'ai accepté d'avoir un entretien avec Madame l'inspectrice départementale. Au cours de cet entretien je lui ai signifié que j'étais toujours en attente d'être entendu sur un certain nombre de  questions.

Ma désobéissance sur les modalités de l'aide personnalisée, ainsi que sur d'autres points, est toujours motivée par une volonté de défendre un service public d'éducation de qualité auquel je suis attaché.

En réalité les appréciations que je conteste dans ce rapport et qui viennent en justification d'une note que vous m'attribuez, m'apparaissent comme une sanction supplémentaire pour me dissuader dans ma désobéissance.

Sanction "politique", puisque la note a des conséquences financières, au même titre que les retraits de salaire dont j'ai fait l'objet  durant l'année 2009 pour "service non fait", ainsi que le refus de promotion d'échelon.

Pas plus la note de 16,25 que j'avais auparavant,  celle de 8 que vous m'attribuez maintenant, avec la mention "insuffisant", ainsi que les appréciations citées ci-dessus, n'ont un sens pour moi. Mais j'assume ces nouvelles « sanctions » : elles ne m'atteignent pas,  je ne me sens nullement blessé, elles ne me feront pas renoncer si tel était leur but, elles ne me feront pas taire.

Bien au contraire, je me réserve bien le droit de communiquer dans mon entourage professionnel et citoyen l'absurdité de ces appréciations, dans la mesure où j'estime que nous sommes tous concernés quand il s'agit de l'avenir du système éducatif.

En rédigeant cette lettre en " réaction" à vos appréciations, je ne peux m'empêcher d'évoquer deux faits qui ont des incidences directes sur ma mission d'enseignant :

-        le 11 et 12 mars dernier, j'ai participé à un stage de formation syndicale autour du thème des évaluations ; mes élèves n'ont pas eu d'enseignant pour me remplacer ;

-        le  jeudi 25 mars dernier, je n'ai pu assister pendant une demi-heure à une équipe éducative concernant un élève de ma classe qui a  des difficultés particulières, faute de remplaçant pouvant prendre en charge mes élèves pour cette demi-heure.

Pour ces deux faits, qui ne sont pas isolés sans aucun doute,  peut-on dire que le service réglementaire dû aux élèves est accompli ?

A ce propos c'est pour moi l'occasion de dire à ma hiérarchie que je souhaite que de tels faits puissent remonter  jusqu'au Ministère de tutelle, puisqu' il a sa part de responsabilité, et non des moindres, pour que le service réglementaire soit accompli correctement.

J'estime que c'est là le devoir de celui qui est attaché à l'institution dans laquelle il travaille.

Peut être et sans doute, cette suggestion fera sourire. Pourtant je reste convaincu que pour que notre service d'éducation fonctionne le mieux possible, il est nécessaire qu'une confiance réciproque s'instaure entre tous les acteurs du système. C'est cette confiance qui témoignera d'un bon fonctionnement du système, dans le but de servir au mieux les intérêts de l'enfant, et l'aider à grandir. Tout comme notre service d'éducation a besoin d'une confiance renouvelée de la société.

Bien au contraire, les réformes qu'on nous demande de mettre en œuvre fragilisent cette confiance réciproque et induisent une compétition ou des divisions à tous les niveaux : entre les élèves, entre les enseignants, entre les écoles.

La politique de réduction de postes a inévitablement des répercussions dans le quotidien du travail de l'enseignant que je suis.

C'est en refusant d'appliquer des dispositifs, en dénonçant des réformes que je crois mauvaises pour les enfants, mauvaises pour le système éducatif que j'estime en danger, et en le faisant savoir, que je remplis modestement mon rôle de citoyen.

Je réaffirme que mes prises de position, ma désobéissance affichée, ainsi que mon refus d'inspection, ne sont pas dirigées contre vos personnes.

Je suis attaché à ce service public de l'éducation ; c'est de  ma responsabilité de citoyen, de fonctionnaire, d'exercer ma mission d'enseignant avec  discernement et intelligence.

Je continuerai donc à dénoncer sans relâche et à ne pas appliquer des réformes qui me semblent mauvaises pour l'intérêt de l'enfant, tout en tentant de convaincre mon entourage et ceci dans un esprit loyal et responsable.

Je vous prie de croire Madame, Messieurs, à mon attachement à un service public d'éducation de qualité pour tous.

Hugues Leenhardt



21/04/2010
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