Vous avez dit : « désobéisseur » ? par Jean-Marie Muller

Jean-Marie MULLER, écrivain, fondateur du Mouvement pour une Alternative Non-violente

Il est tout à fait remarquable que notre langue n'a pas éprouvé le besoin de nous offrir un substantif au verbe désobéir. Elle ne nous permet pas de nommer l'acteur qui désobéit. Comme si l'acte de désobéissance ne pouvait en aucun cas être légitimement revendiqué par un acteur. Ainsi, le verbe désobéir n'a pas produit de substantif, comme le verbe démolir a produit démolisseur, le verbe fournir a produit fournisseur, etc. Notre langue ne nous permet que d'employer l'adjectif désobéissant, qui est le participe présent adjectivé du verbe désobéir. Le même mot n'a pas été substantivé et ne peut donc être employé comme un nom. De celui qui désobéit, on peut dire qu'iI est désobéissant, on ne peut pas dire qu'il est un désobéissant, comme on peut dire de celui qui milite qu'il est un militant. Il est très significatif que le Petit Robert, après avoir précisé ainsi la signification de l'adjectif désobéissant : « qui désobéit », croit devoir ajouter aussitôt : « ne se dit guère que des enfants »… Quant au Dictionnaire historique de la langue française, publié sous la direction d'Alain Rey, il nous dit que l'adjectif désobéissant « est d'emploi très usuel, souvent appliqué aux enfants »… Pour sa part, le Dictionnaire français illustré des mots et des choses, publié en 1910 sous la direction de MM. Larive et Fleury, illustre le mot désobéissant par cette phrase : « Un écolier désobéissant fatigue ses maîtres »…

L'enfant désobéissant, c'est celui qui manque à son devoir, qui commet une faute et il mérite une punition. Tout cela est fort instructif et montre combien le mot désobéissant a, dans notre langue et dans notre culture, une connotation infantilisante et définitivement négative. Par analogie, le citoyen désobéissant est également celui qui manque à son devoir. Il est considéré comme un délinquant qui commet une infraction à la loi. Par définition, il est coupable de désobéir et il doit subir les sanctions prévues par la loi. Souvent, l'enfant désobéissant intériorise sa faute, se sent coupable et s'efforce de se cacher pour ne pas être vu, ne pas être pris et ne pas être puni. Jamais, il ne se vantera de sa désobéissance. S'il est soupçonné d'avoir désobéi, le plus souvent, il n'hésitera pas à recourir au mensonge pour s'innocenter. Pour se protéger, il s'installera dans le déni. De même, le citoyen désobéissant, par exemple le voleur, a souvent conscience d'avoir commis une fraude. Si son forfait venait à être découvert, il ne pourrait échapper à la réprobation générale. C'est pourquoi, il se gardera bien de revendiquer son action.


Mais la désobéissance peut être également pour l'enfant le moyen d'exprimer ouvertement sa colère et sa révolte face à l'autorité des adultes. Dans  ce cas, il ne désobéit pas en se cachant, mais, au contraire, il désobéit au su et au vu de tout le monde. Le citoyen peut également faire éclater sa révolte contre une société dont il récuse toutes les lois.


Faute de mieux, on en est venu à désigner les citoyens engagés dans une action de désobéissance civile à une loi injuste en substantivant le participe présent du verbe désobéir : on les a appelés et ils se sont eux-mêmes appelés les désobéissants. Or, le citoyen qui désobéit à la loi parce qu'il considère qu'elle est injuste et qu'il veut, par son action, faire prévaloir la justice ne saurait être désigné par le même adjectif qui désigne celui qui se dérobe à son devoir de citoyen par un acte délinquant. Ce serait déjà le disqualifier en le nommant. Son comportement est à l'opposé de celui qui se rend coupable en désobéissant à une loi qui garantit la justice de l'ordre établi. En outre, le citoyen qui s'engage dans une action de désobéissance civile ne vient pas crier sa révolte contre la société sur la place publique. Il veut participer à la construction d'une société plus juste. C'est pourquoi, pour nommer le citoyen qui assume pleinement et revendique son acte de désobéissance, il convient de créer le substantif du verbe désobéir, c'est-à-dire celui de désobéisseur. Pour sa part, à l'inverse du citoyen désobéissant, le désobéisseur revendique haut et fort sa désobéissance dont il entend assumer toute la responsabilité. Il veut être l'acteur raisonnable, lucide, conscient, clairvoyant, comptable de son acte de désobéissance.


Ce néologisme se trouve justifié par une approche linguistique. A propos de la morphologie des mots, les linguistes nous disent que le suffixe eur sert à former, à partir d'un verbe, un nom d'agent qui désigne l'auteur d'une action. Le démolisseur est celui qui mène une action de démolition. Les substantifs formés à partir du participe présent d'un verbe, avec le suffixe ant, ont une autre connotation : ils désignent celui qui prend une habitude, qui se donne une règle générale de conduite. L'enfant désobéissant est l'enfant mal élevé qui ne cesse de  désobéir. Le militant n'est pas celui qui pose « un acte de militance », mais celui qui milite. Et il milite le plus souvent toute sa vie : il a « une  vie de militance ». Le désobéisseur n'est pas un « désobéissant » en ce sens qu'il n'a pas pris l'habitude de désobéir, qu'il ne désobéit pas « généralement ». Au contraire, il a l'habitude d'obéir normalement aux lois dont il reconnaît la fonction sociale dans le maintien d'un Etat de droit. Et c'est précisément par le fait qu'il est un « bon citoyen » que l'action du désobéisseur prend toute sa valeur.


17/10/2008
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