Lettre de désobéissance d'un instituteur de Soleymieux (42) à son inspecteur

Laurent Couliard
Professeur des écoles en classe de CM1-CM2
à l'école communale de Soleymieux,
maître formateur à l'I.U.F.M. de Saint-Étienne.

Le 12 décembre 2008

Monsieur l'inspecteur,

Je vous écris cette lettre pour vous dire qu'à compter de cette nouvelle année 2009 je préfère, en toute conscience, désobéir plutôt que tricher.

Jamais l'école n'a été à ce point désorganisée, les enseignants démotivés, les parents inquiets... La confiance s'est évanouie. Quatre mois de mise en oeuvre des réformes auront suffit. Comment se taire ? Comment imaginer un seul instant que les élèves français obtiendront de meilleurs résultats avec de telles réformes ?

Oui, les élèves ont besoin que l'école évolue. Tous les professionnels en sont conscients. Ils attendent des propositions ambitieuses, réalistes et fédératrices, pas une vaste campagne de communication dont le postulat de départ : « diviser par trois, d'ici la fin de la mandature, le taux d'échec scolaire à la sortie du CM2 » (Périgueux – 15 février 2008) sonne creux aujourd'hui.

Ce qui est mis en oeuvre depuis, va à l'encontre de cette formule.

Depuis un peu plus d'un an, j'ai pourtant été un « bon élève » :

• A la rentrée 2007, j'ai modifié une partie de mes programmations en raison de l'aménagement des programmes 2002 (BO n°5 du 12 avril 2007), programmes remplacés depuis (une année d'existence !).

• A la rentrée 2007, j'ai mis en place une nouvelle évaluation pour les CM2... disparue aux oubliettes depuis.

• Au printemps 2008, j'ai participé à la consultation sur les nouveaux programmes, je n'avais pas l'impression d'être seul dans la critique, pourtant la version définitive est proche du projet.

• Au printemps 2008, j'ai signalé deux élèves qui pouvaient participer à un stage de remise à niveau, stage dont n'a pas pu bénéficier celui dont la famille a accepté...

• En septembre, j'ai proposé de mettre en place l'aide personnalisée un mercredi sur deux pour tous mes élèves (pour éviter la stigmatisation et compenser les jours de classe en moins), cette proposition n'a pas été acceptée. N'étant pas obligé de mettre en oeuvre cette aide (en raison de mon statut de formateur) je n'ai pas donné suite.

Ensuite, par manque de courage, j'ai préféré tricher et continuer de travailler avec les programmes de 2002 (en faisant croire que j'appliquais ceux de 2008, auxquels mes préparations renvoyaient).

Cette année, je ne ferai pas remonter le résultat des évaluations nationales CM2, je ne complèterai pas le livret scolaire national (BO n°45 du 27 novembre 2008). Je n'appliquerai pas les programmes 2008 (BO n° 3 du 19 juin 2008), ni ne lirai plus entre leurs lignes lorsque je travaillerai avec des stagiaires (PE1-PE2) et des collègues (FC).

En effet, les nouveaux programmes du cycle 3 (ceux que je dois appliquer) associés à la nouvelle semaine scolaire - 36 jours de classe en moins sur le cycle – sont inapplicables quantitativement parlant. Ils ne sont qu'une liste de connaissances, parfois discutables, à ingurgiter. Ils n'indiquent plus comment apprendre à dire, lire, écrire (compétences spécifiques en 2002), compter et vivre ensemble.

Qualitativement, ce ne sont plus des outils de travail pour faire notre métier. Je refuse de m'associer à la campagne de manipulation qui fait croire que ces programmes sont une avancée. Les deux heures de soutien ne sont qu'une opération de communication destinée à supprimer les R.A.S.E.D.. Leur mise en place a en plus désorganisé et divisé le travail des équipes pédagogiques.

Pour toutes ces raisons, beaucoup d'enseignants ne savent plus comment travailler aujourd'hui. La pression ne repose pas sur les bonnes épaules. Les professionnels consciencieux constatent que l'école va droit dans le mur lorsqu'ils font ce qu'on leur demande d'appliquer.

Je trouve particulièrement injuste que Bastien Cazals, directeur d'une école dans l'Hérault soit sanctionné (retrait de 5 jours de salaire) pour avoir écrit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas ou font en fraudant.

Mais l'école n'est pourtant pas encore au fond du trou. Demain sera encore pire avec, en particulier, la disparition de la formation professionnelle des enseignants.

Comme citoyen, je comprends la nécessité de faire des économies (à condition que tout le monde participe à cet effort). Mais je ne comprends pas alors les campagnes publicitaires sur les ondes en septembre, l'édition d'un livret en papier glacé pour les parents, la prime pour les évaluations, l'appel d'offre pour une prestation de veille de l'opinion, le coût des jardins d'enfants par rapport à l'école maternelle, l'investissement financier et humain pour mettre en place « base élève », le nombre d'heures de travail pour élaborer un livret scolaire national qui ressemble à un bulletin de loto (BO n°45 du 27 novembre 2008), la gratuité des écoles et lycées français de l'étranger, le financement du privé hors commune... Comme enseignant, je souhaite une amélioration des précédents programmes, et une meilleure prise en compte des réalités du terrain en lien avec la recherche. Je ne comprends pas le retour en arrière idéologique, nos élèves ne sont pas ceux de 1923.

Je n'accepte plus le mensonge sur les véritables raisons (idéologiques et économiques) de ces réformes. Je fais désormais partie du COLLECTIF DES ENSEIGNANTS EN RESISTANCE fédérés en réseau par le blog « Résistance pédagogique pour l'avenir de l'école », représenté par plusieurs enseignants dans la Loire.

J'ai également signé avec d'autres enseignants ligériens, un appel à la résistance (voir P.J.).

Ma peur de la sanction est moins importante que ma honte de tricher et de cautionner l'entreprise de destruction du service public d'Éducation.

Je vous prie de recevoir, Monsieur l'Inspecteur, l'assurance de mes sentiments déterminés et respectueux.

Laurent Couliard



18/12/2008
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