Non, Monsieur le Ministre de l’Education, par un prof de Lycée de l'Isère

Intervention parmi d'autres dans une assemblée de professeurs (environ 70) à la mi-décembre, suite aux déclarations du ministre X. Darcos sur la "reconquête du mois de juin" et à son communiqué de presse (jugé "insultant" par certains) sur le report de la réforme des Lycées. Cette intervention a été applaudie par les participants.

  

Jusqu'ici, le métier d'enseignant était vivable, et même souvent passionnant. Je m'y consacrais sans compter mon temps ni mes efforts, avec pour objectif et pour récompense la progression et la réussite des élèves. Mais depuis quelque temps, le système éducatif se dégrade très rapidement, sous les coups de butoir de politiques irresponsables et incohérentes. Dans la décadence du sentiment démocratique, nous sommes arrivés aux bas-fonds. Tout le monde obéit à des directives toujours plus nombreuses, et au spectre d'un contrôle intégral, dont le visage est devenu anonyme.

 

Personne n'est responsable, l'obéissance est devenue un système automatique où nos consciences ne sont plus en éveil. Enseignants, agents, personnels, élèves : la fatigue nous gagne, la force nous manque de résister aux innombrables absurdités qu'un système politique aveugle nous impose. Par passivité, nous avons réussi un tour de force incroyable : nous agissons au nom d'un devoir auquel nous ne croyons plus, et nous vidons nos actes de tout désir et de tout enthousiasme. L'école est devenue un lieu de remplissage d'informations, jusqu'à saturation, et jusqu'au blocage de nos capacités de pensée, d'émerveillement, d'invention ou de découverte.

 

Un discours dominant nous dit qu'il faut travailler toujours plus : alors que nous savons tous que c'est une impasse, qui conduit à exclure ceux qui ne parviennent pas à travailler plus, et qui conduit à ne plus pouvoir vivre sa propre vie d'être humain, nous continuons comme si de rien n'était, en nous aveuglant sur le fait que nous sommes en train de gaspiller notre existence et de la vider de son sens.

 

Non, le sens de l'existence n'est pas d'accumuler sans limite des actions et des informations, il est d'apprendre toujours plus à nous libérer de ce qui nous empêche de mener une vie heureuse. L'école n'est pas le lieu d'une accumulation des heures de cours, d'une accumulation des connaissances, d'une accumulation des règles et des contraintes. Elle est le lieu où des êtres humains doivent apprendre ensemble à quoi servent ces connaissances, ces heures de cours, ces contraintes et ces règlements.

 

Oui, j'ai parfois un peu de temps « libre » début juin, mais ce jeu minuscule laissé dans la machine infernale de mes obligations, c'est l'un des rares moments où je peux faire le bilan de l'année passée, et réfléchir à l'année suivante. Lorsque le gouvernement proclame qu'il faut « reconquérir » le mois de juin, cela me fait penser à la conquête d'un marché économique, ou à une conquête militaire, mais je ne vois pas ce que l'on pourrait reconquérir dans le système éducatif, en dehors d'économies budgétaires. Je n'ai donc pas besoin qu'un gouvernement en mal de véritable politique éducative vienne m'imposer son vocabulaire managérial ou comptable, en me contraignant à réfléchir sur les moyens de conquérir des économies budgétaires sur le mois de juin ou sur d'autres heures de cours.

 

Monsieur le Ministre, faites vous-même vos calculs budgétaires, et ne les déguisez pas sous un masque grotesque de moralité, en faisant croire démagogiquement à la population et aux médias que vous visez vraiment le bien des élèves et des enseignants, et que personne ne travaille dans le système éducatif actuel.

 

Non, je n'accepte pas ce discours infantilisant de la part de personnes qui n'ont pas légitimité à l'imposer. La démocratie n'exige pas seulement que l'on obéisse aux directives issues des autorités élues, elle exige aussi que l'on exprime librement ses opinions, quand le pouvoir abuse de son pouvoir. J'estime la démocratie en danger. J'estime que mon devoir de citoyen est de le dénoncer. Je m'insurge contre tous les procédés de gouvernement et d'administration qui croiraient pouvoir passer outre le dialogue démocratique, sous prétexte que l'obéissance à la loi est la condition d'un Etat de droit. Je considère qu'un Etat de droit n'est pas seulement une institution parisienne qui manipule des lois et des règlements et qui manipule des citoyens, ou plutôt des sujets politiques méthodiquement décervelés, en faisant ce que bon lui semble, au mépris des gens. Un Etat de droit est aussi et surtout un Etat où la loi est utilisée pour rendre la justice aux citoyens, et pour agir avec justice à leur égard. Je déplore que tout esprit de justice ait disparu au sommet de l'Etat, et que nous soyons contraints aujourd'hui d'en assumer les conséquences.

 

J'appelle à une résistance mentale et sociale organisée, pour défendre la démocratie. J'appelle à un véritable esprit de solidarité, en vue de défendre et de rétablir des logiques démocratiques, où chacun puisse exprimer sa différence, en se sentant accepté. J'appelle chacun à privilégier dans ses actions une logique de dialogue et de compréhension authentique, centrée sur le respect de l'humain. Sans ce respect fondamental, toute directive, tout règlement, toute loi serait vide de sens. Ce ne serait pas seulement la fin de toute morale, ce serait la fin de notre vie ensemble. La fin d'une solidarité, et parfois d'une amitié, qui nous tiennent pourtant à cœur. La fin de notre métier d'homme et d'éducateur.

 



28/12/2008
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