Lettre d'un instituteur des Deux-Evailles (53) à son inspecteur

Patrick Rousseaux                                                                   Le 04 février 2009

Directeur de l’Ecole Publique de Deux-Evailles
53150 Deux-Evailles

 

                                  

                                                                   A Monsieur Hélion,
                                                                   IEN de la circonscription de Laval IV

 

 

         

 Objet : courrier de désobéissance

 

         J’enseigne comme instituteur puis professeur des écoles depuis dix-neuf ans et précédemment huit ans comme professeur d’EPS  soit un total de quelque vingt-sept ans.

 

Aujourd’hui, alors que l’expérience professionnelle devrait faire de moi un enseignant serein et encore plus disponible auprès des enfants (les problèmes d’organisation pédagogique de début de carrière étant globalement depuis longtemps réglés), je suis à la limite de tout laisser tomber. Les enfants qui n’ont pas changé tant que ça me semblent parfois insupportables.

Je ressens chaque élève en échec comme un échec personnel, et en même temps qu’il m’est de plus en plus difficile de me motiver pour des projets facultatifs qui jusqu’à présent m’avaient toujours fait avancer, je culpabilise de plus en plus sur ma façon de travailler…

En début de carrière, comme tout jeune collègue commençant aujourd’hui, je me trouvais confronté à d’énormes soucis d’organisation du temps, des contenus…de la pédagogie. Puis comme je l’ai dit, l’expérience a grandi. Tout professionnel après quelques années devrait ressentir un certain bien-être.

Mais en même temps que cette expérience, se sont développées dans notre profession des exigences nouvelles ; sous le motif d’une plus grande efficacité, nous avons vu fleurir au fil des gouvernements ou ministres successifs les études dirigées qui allaient révolutionner l’enseignement, les projets d’école, les PPRE, les PAI, les…les…les…enquêtes diverses et variées (mais toutes d’une extrême importance), les évaluations (dont les programmes informatiques d’analyses ont coûté une fortune pour être enfin au point) nouvelle pierre angulaire de notre système éducatif. Chaque nouveauté étant un peu de travail supplémentaire, et sa raison d’être m’échappant quelquefois peu ou prou, j’ai fini par faire mon tri entre le purement indispensable pour la réussite de mes élèves d’abord, pour le fonctionnement efficace de notre système éducatif ensuite et tout ce qui ne me semblait que simple nouveauté de passage sortie du cerveau de quelques obscurs bureaucrates ou pédagogues reconnus ou du moins affirmés comme tels (qu’en est-il aujourd’hui par exemple des études dirigées pour lesquelles nous avons eu tant de belles plaquettes explicatives bien onéreuses, tant de stages de « formation » ?…).

 

Vous vous demandez peut-être où je veux en venir …

 

Hé bien, au fait qu’aujourd’hui, il m’apparaît de plus en plus clairement que si je veux continuer à exercer sereinement (et sans culpabiliser) ce métier avec l’efficacité et la passion qui ont été miennes depuis ces longues années, il va falloir que je reprenne confiance en ce professionnel affirmé que je suis devenu et que je me recentre sur la réalité de mon métier : les seuls élèves qui sont devant moi quotidiennement.

Et pour ce faire, cesser de culpabiliser sous la férule de Ministres de l’Education Nationale qui ne font que passer, aux idéologies parfois douteuses, en tous cas dont les préoccupations me semblent plus d’ordre économique que pédagogique et les valeurs loin de celles que l’école a toujours voulu développer.

En bon professionnel que je suis, je suis capable d’évaluer comme il le faut et quand il le faut le travail de mes élèves ainsi que mon travail.

J’ai avec faiblesse ou par culpabilité ( la culpabilisation : stratégie ministérielle sournoise devenue insupportable pour l’ensemble du corps enseignant !) fait passer à mes élèves des évaluations en sachant pertinemment que ce n'était ni les bonnes, ni le bon moment. Après avoir perdu ce temps à les faire passer puis à les corriger, je vais donc tout bonnement les mettre au placard.

Aux programmes, sans cesse en évolution au point que peu d’entre nous savent encore où l’on en est vraiment, je vais me contenter de substituer ma vieille expérience des savoirs nécessaires à un élève. D’une part réussir au collège et d’autre part faire un individu épanoui, capable de questionnement et d’esprit critique, enclin aux valeurs avant tout humaines. (vaste programme n’est-il pas ?)

A l’heure où l’on supprime les enseignants en langue au primaire, où l’on réduit les horaires d’enseignement de celles-ci tout en conservant des classes à 35 en lycée… (mais en organisant des stages pendant les vacances et à effectifs réduits…) je ne vais pas faire du bricolage pour satisfaire les statistiques d’un ministre. Les élèves approfondiront d’autres savoirs pour lesquels je suis réellement compétent car formé pour.

 

Quant aux montagnes de paperasseries  administratives virtuelles, qui contrairement à ce qu’on nous a dit avant l’ère de l’informatique n’ont fait que croître et multiplier de manière inversement proportionnelle aux nombres de postes d’enseignants et aux moyens alloués, je vais continuer à veiller à les réduire au maximum, espérant malgré tout ne pas mettre l’Education Nationale en péril.

 

Et dans l’état d’esprit qui est le mien actuellement (merci Monsieur le Ministre de réussir à écœurer même les plus passionnés de vos enseignants), devrais-je ajouter Monsieur l'Inspecteur qu’il m’apparaît  peu pertinent actuellement de vous recevoir lors d’une visite officielle d’inspection pédagogique, conscient que vous risqueriez de ne pas me voir au meilleur de mes capacités.

 

J’envisage, Monsieur l’Inspecteur de diffuser cette lettre à mes collègues enseignants, non par forfanterie d’aucune sorte, mais comme témoignage, car je crois que chacun avec des réactions diverses parfois de révolte, parfois de lassitude, nous sommes des milliers aujourd’hui à ressentir ce mal être dans une profession que pour la majorité nous exerçons ou exercions avec passion.

 

Cette lettre, Monsieur l’inspecteur, vous l’aurez compris ne se veut en aucun cas un règlement de compte personnel, mais il est vrai que votre fonction vous situe de manière ingrate (de mon point de vue) comme porte parole du Ministre.

Veuillez agréer, Monsieur l’Inspecteur l’expression de mes sentiments  respectueux.

 



07/02/2009
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