Lettre d'un instituteur d'Ecuillé (49) à son inspectrice

Godot David

Enseignant à l’école primaire « les salamandres »

49460 Ecuillé

 

 

 

à Madame l'Inspectrice d'Académie

s/c de Monsieur l'Inspecteur de l'Education Nationale d'Angers 6

 

  

Madame l’inspectrice,

 

 

Le démantèlement des fondements de l’Education Nationale est un processus que je ne peux accepter sans réagir.

 

L’objet de ma lettre est de vous informer que je ne participerai pas à ce démantèlement. En conscience, je refuse de me prêter par ma collaboration active ou mon silence complice à la déconstruction du système éducatif de notre pays.

 

C’est pourquoi j’ai décidé, en toute responsabilité, de :

 

-          Ne pas instaurer l’aide personnalisée. Je refuse de la mettre en œuvre en dehors du temps scolaire commun à tous les élèves. Je crains que ce dispositif ne soit qu’un prétexte pour aller vers une suppression importante des enseignants spécialisés exerçant dans les RASED. L’aide personnalisée doit se faire sur un temps identique pour tous les élèves et non pas sur un temps qui allonge la journée des enfants les plus fragiles. C’est un non respect du rythme de ces enfants. En conséquence, je ferai mon service en consacrant ces 60 heures à des concertations entre collègues et avec les membres du RASED pour aider au mieux mes élèves. Elles me permettront de rencontrer les parents, de construire des projets d’équipe, des outils pour l’aide personnalisée en classe afin de tout mettre en œuvre pour la réussite de chacun.

 

-          Continuer à travailler en conformité avec les programmes de 2002 revus en 2007, résultats d’études, de réflexion et de concertation entres différents acteurs de l’école. Ces programmes répondant à bon nombre de nos questionnements, les enseignants se sont profondément investis dans leur application et je suis en total désaccord  avec le fait qu’ils soient en grande partie vidés de leur sens  sans avoir été évalués.

 

-          Refuser de me porter volontaire pour les stages de remise à niveau pendant les vacances et je ne « déclarerai » aucun élève pour ces stages.

 

-          Ne pas communiquer les résultats des évaluations CM2, outil de travail interne à notre équipe pédagogique, à l'extérieur de l'école. Les évaluations nationales mises en place cette année en CE1 et CM2, dont les résultats serviront à classer les écoles, et la suppression de la carte scolaire permettront aux parents de choisir leur école, encore une fois dans une logique de libéralisation. Ceci va à l'encontre des principes républicains de notre école. Le procédé d'organisation de ces évaluations qui s'accompagne d'une prime de 400 euros servant à acheter les enseignants de ces niveaux de classe est proprement scandaleux. Il ignore le travail de tous les enseignants en amont de ces évaluations et essaie de diviser les équipes pédagogiques avec des considérations financières alors que le temps d'évaluation fait partie de notre métier d'enseignant.

 

Je fais ce choix en pleine connaissance des risques que je prends, mais surtout dans l’espérance de construire une école du respect, de la coopération, de la solidarité et de la réussite pour tous.

 

Je suis conscient  que l’école peut et doit toujours progresser. Ces progrès doivent être réalisés principalement en classe. Pour cela, encore faudrait-il améliorer la formation initiale et la formation continue ; or l’une comme l’autre, gravement menacées, deviennent moribondes.

 

Bien sûr je pourrai choisir de me taire et ce serait tellement plus simple… mais je pense que c’est mon devoir d’enseignant, de citoyen de refuser d’appliquer des mesures que nous sommes nombreux à contester en pensant très sincèrement à l’intérêt de nos élèves.

 

Je terminerai en citant Philippe Meirieu :

 

« Nous avons le devoir de résister : résister, à notre échelle et partout où c'est possible, à tout ce qui humilie, assujettit et sépare. Pour transmettre ce qui grandit, libère et réunit. Notre liberté pédagogique, c'est celle de la pédagogie de la liberté. […] Nous n'avons rien à lâcher sur ces principes pédagogiques. Car ils ne relèvent pas de choix passagers de majorités politiques, mais bien de ce qui fonde, en deçà de toutes les circulaires et de toutes les réformes, le métier de professeur dans une société démocratique.

 

Et devant les errances de la modernité, le professeur n'a rien à rabattre de ses ambitions, bien au contraire… Face à la dictature de l'immédiateté, il doit travailler sur la temporalité. Quand, partout, on exalte la pulsion, il doit permettre l'émergence du désir. Contre les rapports de force institués, il doit promouvoir la recherche de la vérité et du bien commun. Pour contrecarrer la marchandisation de notre monde, il doit défendre le partage de la culture. Afin d'éviter la sélection par l'échec, il doit incarner l'exigence pour tous. 

 

Personne ne prétend que la tâche est facile. Elle requiert détermination et inventivité. Echanges, solidarité et travail en équipe. Elle exige du courage. Et la force de nager à contre-courant. Il ne faut pas avoir peur de la marginalité. Car, plus que jamais et selon la belle formule de Jean-Luc Godard, « c'est la marge qui tient la page. » »

 

Profondément attaché à la qualité du service public de l’Education Nationale, je vous prie de recevoir, Madame l’inspectrice, l’assurance de mes sentiments respectueux et de croire en mon sincère dévouement à la cause des enfants et de l’Ecole Publique.

 

 

David Godot



20/01/2009
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