J’accuse le ministre de l’Education Nationale, par Alain Refalo

 Publié sur Médiapart le mercredi 8 juin 2011


J’accuse le ministre de l’Education Nationale

par Alain Refalo (1)

 

L’exigence de vérité commande de prendre à nouveau la parole pour mettre en accusation les fossoyeurs de l’école publique, au premier rang desquels celui qui a en charge le ministère de l’Education Nationale. L’annonce de l’embauche de 17 000  « enseignants » par le biais de Pôle Emploi, alors que 16 000 postes de titulaires sont supprimés révèle, une fois encore, la supercherie et l’imposture d’une politique misérable qui sacrifie une génération d’élèves sur l’autel des restrictions budgétaires et d’une idéologie des puissants qui ont programmé la mort du service public d’éducation. C’est désormais une évidence : ce ministère a renoncé à tous les principes éthiques et déontologiques qui lui assuraient une légitimité pour être la voix de l’Education Nationale.

J’accuse le ministre de démanteler l’école publique en rayant de la carte 1 500 classes à la prochaine rentrée scolaire et en supprimant 16 000 postes d’enseignants, tout en privilégiant les embauches de personnes précaires non formées.

J’accuse le ministre de mentir à l’opinion publique, aux parents d’élèves et aux enseignants en faisant croire qu’il est possible de faire mieux avec moins, en clamant que l’école publique remplira mieux sa fonction avec moins d’enseignants qualifiés et plus d’élèves en difficulté dans les classes.

J’accuse le ministre de conduire une politique éducative réellement assassine qui, par des « réformes » irresponsables, tue le métier d’enseignant, tue le désir d’enseigner, tue le plaisir d’apprendre et finalement tue l’école de la République.

J’accuse le ministre d’avoir rompu durablement, après les désastreuses initiatives de son prédécesseur, l’indispensable lien de confiance entre l’autorité hiérarchique, l’encadrement intermédiaire et les enseignants du primaire, lien de confiance sans lequel il est impossible de construire quotidiennement une école du progrès pour tous.

J’accuse le ministre de double langage sur le droit à l’innovation pédagogique dans les classes et les écoles : d’un côté, il l’encourage, forums institutionnels à l’appui, de l’autre il le brime en imposant des programmes rétrogrades, des évaluations nationales formatées et des dispositifs de « soutien » en trompe-l’œil qui ont pour effet de standardiser les pratiques des enseignants au mépris de la liberté pédagogique garantie par la loi.

J’accuse le ministre de non assistance à professeurs en danger lorsqu’il les laisse seuls et désemparés affronter incivilités et violences ou lorsqu’il fait peser sur eux un stress permanent via un management de la hiérarchie aux injonctions souvent contradictoires.

J’accuse le ministre de mépriser les jeunes enseignants lorsque, sans aucune formation pédagogique et professionnelle, il les envoie « désarmés » et à leurs risques dans « l’arène » de la classe, négligeant les conséquences pour leurs élèves.

J’accuse le ministre de refuser d’investir dans l’éducation à la non-violence dès l’école en préférant les mesures dites « sécuritaires » qui insécurisent durablement les personnels et les élèves car elles montrent chaque jour leur totale inefficacité.

J’accuse le ministre de mener une politique qui porte atteinte aux droits de l’enfant en autorisant le fichage informatisé des élèves dès la maternelle, par le biais du fichier Base Elèves et du Livret Personnel de Compétences, outils illégitimes et illégaux du contrôle social des populations.

J’accuse le ministre de vouloir influencer la jeunesse de ce pays en imposant à la rentrée prochaine le retour de la phrase de morale écrite sur le tableau noir ainsi que l’apprentissage et le chant de La Marseillaise, alors que c’est d’éducation citoyenne dont nous avons besoin pour construire l’indispensable vivre-ensemble pour une société réellement solidaire.

J’accuse le ministre de vouloir caporaliser les enseignants du primaire en exigeant leur obéissance inconditionnelle à des injonctions hiérarchiques qui constituent un reniement de l’éthique de leurs missions.

J’accuse le ministre d’ordonner aux inspections académiques de poursuivre les enseignants du primaire en résistance, de sanctionner les enseignants-désobéisseurs, tels François Le Ménahèze à Nantes, symbole remarquable de la résistance éthique et responsable aux dérives et mensonges d’une hiérarchie incompétente.

J’accuse enfin le ministre de se mentir à lui-même et de porter tort à la fonction qu’il occupe.

Nul ne saurait emprisonner indéfiniment les consciences. Aujourd’hui, celles-ci sortent progressivement de leur léthargie. Cette indignation éthique qui monte représente une formidable espérance. Elle annonce la révolte salutaire dont notre société a plus que jamais besoin pour dessiner l’à-venir de notre école sous les couleurs de la générosité, du respect et de la solidarité.

 

(1) Enseignant du primaire en résistance (Colomiers, Haute-Garonne), initiateur de la lettre « En conscience, je refuse d’obéir » (6 novembre 2008) et du mouvement des enseignants-désobéisseurs, auteur de « Résister et enseigner de façon éthique et responsable », Ed. Golias, 2011.



08-06-2011 | 1920 vues

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Commentaires


Timba
le 29-12-2011 à 23:03:39
Bien dit !
thomine
le 26-09-2011 à 17:48:16
éducation nationale ou instruction nationale. L'éducation est une affaire de parents. On demande aux enseignants d'instruire les jeunes, rien de plus.
dkoug
le 23-06-2011 à 10:47:59
Un Ministre est avant tout un homme politique. Si ce n'en est pas un, il est tout aussi incompétent, semble-t-il, à gérer les affaires - nous l'avons vu. A quoi donc devrait ressembler LE ministre "parfait", à nos yeux d'enseignants?
conchita04
le 19-06-2011 à 12:13:33
Entièrement d'accord avec ce qui a été écrit...je n'en dirai pas plus .mais on va à la catasrophe avec des ministres de l'Education Nationale ...incompètents.
dkoug
le 16-06-2011 à 14:41:09
Comment ne pas se sentir concerné par ce que vous dites et que l'on tait encore - parce que certaines choses ne sont pas connues de l'opinion publique... Pourtant, quand nous, les enseignants, serons-nous capables de délaisser ce discours d'indignation, cette rhétorique de révolte, ces messages d'insurgés au ton de slogans de mur de fac...? Quand existerons-nous par une voix (une voie?) qui ne sache pas qu'incriminer et refuser en bloc? La tête du Ministre?? Soit. Et après? Un autre aux moyens plus insidieux...? Ne conviendrait-il pas, pour fédérer et pour mobiliser, y compris au sein du corps enseignant, trouver un ton qui soit celui de l'information, de la vraie mobilisation, pas celui de la victimisation et du parti pris? Je ne me reconnais pas dans l'accusation violente. Mais qu'on ne me comprenne pas mal : oui au ton de parole libre et merci.
lucie
le 13-06-2011 à 18:32:18
pourquoi ne pas lancer une 'cyber action' à partir de ce texte pour élargir le champ de connaissance de toute personne concernée par le devenir de tous les enfants de notre école publique et laïque . Et pour que chacun ait la possibilité d'agir par sa participation
leto2
le 12-06-2011 à 19:18:18
"dont les élèves, malheureusement, trouvent l'expression...", pardon pour l'erreur de syntaxe, du danger de la modification à la volée.
leto2
site/blog
le 12-06-2011 à 19:15:54
J'applaudis (presque) des deux mains : autant je trouve comme vous la politique menée aujourd'hui par le ministère de l'Education nationale inacceptable, autant je ne vois pas où est le problème de la morale : bien sûr que l'école influence la jeunesse, comment pourrait-il en être autrement ? Et faire revenir un peu de morale, réaffirmer certaines valeurs, que les élèves, malheureusement, trouvent l'expression comme la mise en oeuvre de moins en moins ailleurs qu'à l'école, n'est à mon sens pas une hérésie. Cela supposant, évidemment, que les enseignants auront une totale liberté sur le choix des maximes et la manière de les présenter. Quant à cette "éducation citoyenne dont nous avons besoin pour construire l’indispensable vivre-ensemble pour une société réellement solidaire", j'en ai personnellement soupé, du "citoyen", du "solidaire" et du "vivre-ensemble" et de tous ces bons sentiments dont on nous bassine depuis des années et qui ne font rien avancer. Accessoirement, parler de "citoyen" et exclure la Marseillaise m'apparaît quelque peu paradoxal...
Marielle Moreau
le 11-06-2011 à 13:00:30
Votre indignation vous fait honneur et fait écho au découragement des enseignants qui sont tiraillés entre leur devoir de fonctionnaire et leur éthique professionnelle et personnelle, ce qui crée actuellement de nombreuses tensions dans les écoles. Mais le système est fort parce que nous sommes à genoux ; il est temps de nous relever, parents, enseignants car nos élèves, nos enfants, sont véritablement en DANGER. Je suis à la fois enseignante et mère de famille, ce qui me donne deux fois plus de raisons de m'insurger. Je photocopie cette lettre et l'affiche dans la salle des maîtres de mon école, située à Valréas (84).
Jacquey
le 10-06-2011 à 16:06:35
Cette dramatique politique à la hussarde transforme le plus beau métier du monde en champ de ruines.....Merci pour l'avenir de notre jeunesse.
et-ben-oui
le 09-06-2011 à 19:04:39
Intéressant.... on a envie d'étoffer :
il y a de quoi s'interroger sur les débats en faveur de la lutte contre la violence et le harcèlement moral à l'école quand dans le même temps, on entend de la bouche de chefs d'établissements "vous vous êtes fait insulter par vos élèves, donc vous êtes malades" ou qu'on lit de la main de cadres "je vous somme de vous taire...". On n'est pas encore dans un régime totalitaire mais peut-être sommes nous à l'aube d'une société où il n'est pas fait ce qui est préconnisé, recommandé officiellement.
serge
le 08-06-2011 à 18:35:55
je sors ce "j'accuse" en A3 et je le placarde un peu partout (en priorité dans les écoles)
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