Eloge de la rupture, par Jean-Marie Muller
Force est d'en convenir : le cours du monde charrie quantité d'iniquités et d'injustices. Pour le malheur des hommes. Chacun les connaît : misères, famines, exclusions, racismes, totalitarismes, guerres, massacres, génocides, catastrophes écologiques… Cependant, dans nos sociétés privilégiées, les événements tragiques qui constituent la matière première de l'actualité et font la une des médias ne suscitent chez le plus grand nombre des citoyen(ne)s que des émotions passagères et ne provoquent pas une véritable prise de conscience. Blottis au sein de la majorité silencieuse, ils vivent d'accommodement, de résignation, d'habitude et d'obéissance. Un sentiment d'impuissance s'installe et prévaut. Ils tentent, au jour le jour, de sauvegarder leurs intérêts et de jouir de leurs plaisirs. Non point que tout soit mesquin dans la vie que chacun(e) mène au jour le jour. Il y a place pour de vraies générosités et de vraies joies. Il y a place aussi pour des malheurs personnels auxquels celles et ceux qu'ils frappent font face avec courage et dignité.
Il n'empêche, pour l'essentiel, face à l'inacceptable, ils ne s'insurgent pas, ils ne se révoltent pas. Ils acceptent. Ils obéissent. Les clercs eux-mêmes, qu'il soient laïcs ou religieux, ces « intellectuels » qui sont en charge d'énoncer et d'enseigner les valeurs universelles qui donnent sens à l'existence et à l'histoire des hommes, déroulent des discours plats, lisses, sans prise sur l'actualité. Certes, ils font généralement de belles phrases, mais qui s'évanouissent dans l'abstraction. Ils font souvent appel à de bons sentiments, mais qui restent désincarnés. Au mieux, ils rappellent les principes d'une morale convenue qui laisse les événements indifférents. Les universitaires tiennent tranquillement des discours académiques brillants, mais ils veulent « prendre du recul » alors qu'ils devraient « prendre de l'avance ». Le déficit intellectuel du débat public est amplifié par le fait qu'il tend à être monopolisé par les politiciens qui manient continûment avec la plus sincère mauvaise foi la langue de bois. Ajoutée à cela la place démesurée accordée par les médias aux membres de la galaxie « people » dont les propos immatures viennent encore appauvrir le débat public. (Parfois, cependant, d'heureuses exceptions viennent confirmer la règle.)
La pensée dominante est molle, souple, malléable, cotonneuse, flasque. Elle ne dicte pas sa loi à l'événement, mais se laisse conduire par lui. La pensée doit être dure, pour la simple raison que la dureté est la seule alternative à la mollesse. La marque de l'esprit est d'être dur. Seule la dureté permet à la pensée de n'être pas modelée par la pression de l'événement mais de lui résister. Ce qui caractérise en définitive les discours des clercs, c'est qu'ils n'opèrent ni ne préconisent de rupture avec le désordre du monde. L'État attend des citoyen(e)s qu'ils se « tiennent sages » et « obéissent sagement » comme des enfants qui ne font pas de bêtises. Alors que l'exigence philosophique – la « philosophie » n'est-elle pas « l'amour de la sagesse » ? - qui fonde la sagesse appelle à la rupture. Seule une éthique politique de rupture peut permettre de faire face aux défis de l'histoire. La pensée juste est une dissidence. Souvent une désobéissance. Elle déconstruit les alibis offerts par les propagandes idéologiques qui servent à légitimer l'inhumain. Face à l'injustice, le choix est toujours entre la collaboration et la résistance. La facilité est de collaborer. La difficulté est de prendre le risque de résister. Et toute résistance est une rupture.
Le monde attend des intellectuels qui soient des hommes de rupture, qui disent « non » et appellent à dire « non ». Les hommes de conviction n'écrivent pas de traités savants, ils ne construisent pas de théories inintelligibles. Ils ne se contentent pas de protester et de dénoncer en rappelant des principes généraux. Ils interviennent directement en osant une parole subversive sur la place publique pour faire face à l'événement. Ils s'engagent personnellement, physiquement, corporellement. A leur propre risque. Ils accusent les puissants, au grand scandale des bien-pensants. Ils entrent en conflit. En résistance. Leur parole devient action, action directe, désobéissance civile. Ils ne prédisent pas l'avenir. Ils l'inaugurent.
* Philosophe et écrivain, Jean-Marie Muller est l'auteur du Dictionnaire de la non-violence (Éditions Le Relié Poche).

Commentaires
le 02-07-2009 à 23:41:12
le 06-01-2009 à 20:23:20
L’utilisation de mots flous quand il faudrait de la précision et du discernement laisse à mon sens votre propos au niveau de cette pensée dominante que vous trouvez « cotonneuse ». Ainsi, dans toute sa première partie je ne sais si c’est la société dans son ensemble qui est visée dans son rapport à la misère du monde ou bien l’institution scolaire en particulier.
Vous commencer par énumérer la quantité « d’iniquités et d’injustices que le monde charrie » et dont ne sont pas indemnes nos sociétés matériellement privilégiées mais spirituellement pauvres. Vous fustigez l’indifférence de nos concitoyens qui vivent « d’accommodement, de résignation, d’habitude et d’obéissance ». Mais est ce que ce ne sont pas là des savoirs être inculqués à l’école ? N’est-ce pas ce qui se met en place dans une école coupée des réalités du monde, de la réalité humaine qui n’est abordée qu’à travers le prisme déformant des matières ? Je ne dis pas que les matières sont inutiles mais qu’elles sont enseignées non pas à fin de permettre à chacun de devenir un homme parmi les hommes, un citoyen de l’humanité, mais un rouage, un citoyen d’un système dont « l’Etat attend qu’ils se tiennent sages et obéissent sagement ». Ces attendus qui ne datent pas d’hier ne sont-ils pas instaurée dès l’école où les jeunes sont gavés de discours disciplinaires suivant des grilles horaires, des rythmes, des rituels auxquels tous doivent se conformer ? Qu’en est-il de l’ouverture à la fois sur la réalité de soi-même, sur la qualité de la relation à l’autre que soi en général ainsi que sur la réalité du monde qui en découle ? N’est-ce pas l’indifférence au monde et à l’autre qui se cultive de la sorte en même temps que les conditionnements nécessaires au bon fonctionnement de nos sociétés « privilégiées » ? Ne fait-on pas ainsi passer à l’école la confusion si lourde de conséquences pour chacun et pour le monde entre « socialiser et civiliser » d’une part et « humaniser » d’autre part ? Y aurait-il besoin de tant d’humanitaire et d’appels à se montrer solidaires dans une société existentiellement humaniste, spirituelle ? Dans une humanité consciente de la réalité transcendante de l’homme et s’efforçant de l’exprimer individuellement et collectivement y compris dans l’activité économique voire politique (dans le sens de coordinatrice) ?
Vous poursuivez en enfonçant le clou sur ces « clercs…, ces intellectuels qui sont en charge d’énoncer et d’enseigner les valeurs universelles qui donnent sens à l’existence » jusqu’aux « universitaires ». Le mot « clercs » prête à confusion, mais ce paragraphe décrit tout à fait l’école de la république dans son ensemble. Je remplacerais le mot « existence » par « système » pour se rapprocher davantage de la réalité vécue : nos existences devenant support et expression du système, c’est au système qu’il y a lieu de donner du sens afin que nos existences en aient un peu. Et la crise actuelle se situe à ce niveau : le système est invalidé par l’absence de sens qu’il « donne » à nos existences !
Vous parlez ensuite du « déficit intellectuel du débat public ». Le débat public n’est pas en déficit d’intellectualisme : il n’est qu’intellectuel et politicien. Le déficit porte sur le lien à la réalité humaine : les « débatteurs » experts brassent du vent, des idées déconnectées du vécu concret des gens. Le discours intellectuel a cette caractéristique de modéliser, de généraliser, de systématiser. Son prolongement naturel est le système : la « conversion » naturelle du discours intellectuel en actes passe par l’énoncé de la loi cadre (de fonctionnement) à laquelle tout un chacun doit se conformer, se plier. L’individualité humaine n’a donc pas sa place dans le système. Le débat intellectuel est en général un débat d’experts, un débat d’élites coupées de la réalité humaine. C’est un débat de politiciens potentiels ou avérés, de personnes que titille bien souvent le désir du pouvoir et qui n’ont le souci de l’autre que comme faire-valoir d’eux-mêmes, de leur supériorité. La pensée intellectuelle reste une pensée cloisonnée et cloisonnante. Elle sépare les hommes au lieu de les unir et substitue l’idéologie à l’amour d’autrui.
« La pensée dominante est molle… Elle ne dicte pas sa loi à l’événement, mais se laisse conduire par lui ». Je ne sais pas de quelle pensée dominante vous parlez ici : celle de la société en générale qui fait valoir la loi du nombre, celle du plus fort, celle qui « anime » le « mammouth », celle des dirigeants politiques. Peut-être voulez-vous dire que la pensée unique est dominante et se retrouve dans tout cela à la fois ? Auquel cas je suis d’accord avec vous. Mais l’institution scolaire n’y serait-elle pas pour quelque chose ? Ne laisse-t-elle pas son empreinte sur les jeunes ? Serait-elle sans incidence sur cette caractéristique de notre société ? En quoi les jeunes d’hier, les adultes d’aujourd’hui, ont-ils eu prise sur l’événement durant les 15 à 18 années passées en moyenne en son sein ? La société ne les y a-t-elle pas forcés à se laisser conduire par l’événement ? N’est ce point là la condition de l’existence de tout système ? Et qu’en est-il des jeunes d’aujourd’hui ? En France, leurs revendications portent essentiellement sur les moyens que le système leur « consacre » son pilier éducatif. En Grèce, c’est le non-projet de société, le système, qui commence à être écorné ! C’est ce qui fait peur aux pouvoirs. Mais les jeunes restent livrés à eux-mêmes dans la recherche d’une alternative et ce n’est pas l’école qui risque de la leur apporter : le « mammouth » s’efforce d’être ce que la société, le système, veut qu’il soit !
« La marque de l’esprit est d’être dur ». « Action- réaction » ! Je ne perçois pas un brin d’humanité là-dedans ! « Seule la dureté permet à la pensée de n’être pas modelée par la pression de l’événement mais de lui résister ». Je ne vois pas là de l’humanisme, mais le sceau d’un totalitarisme en gestation. Vous situez la pensée au même niveau que la matière qui doit être dure comme elle, cassante comme elle, qui doit imposer si nécessaire « pour le bien du peuple » ! L’humanité a déjà expérimenté et n’en a pas fini avec puisque « le cours du monde charrie quantité d’iniquités et d’injustices » qui en témoignent ! L’actuel chef de l’état met en pratique ce que vous recommandez. Ne le critiquons pas dans sa méthode alors !
« Ce qui caractérise en définitive les discours des clercs, c’est qu’ils n’opèrent ni ne préconisent de rupture avec le désordre du monde ». Naturellement, puisqu’ils en sont la cheville ouvrière quand ils n’en sont pas la source, séparés qu’ils sont de la réalité du monde, réalité jugée insatisfaisante, mauvaise, réalité qu’ils veulent changer sans avoir à s’y immerger, sans la connaître. Ne feraient-ils pas partie des privilégiés ?
« L’Etat attend des citoyens qu’ils se tiennent sages…des enfants qui ne font pas de bêtises ». L’état attend des citoyens ce que les citoyens attendent de l’état, un consensus mou autour d’une situation de confort, l’absence de remise en cause, un « toujours plus » dans les « acquis » et l’évacuation des problèmes contre privilèges pour les uns et misères pour d’autres, un système qui fonctionne quoi ! Pas une once d’humanité ni d’humanisme dans tout cela : cette situation est un legs du à la générosité de la raison du plus fort pour les siens, un « acquis historique » dont il faut jouir et qu’il faut faire fructifier !
Vous placez « l’exigence philosophique » en pendant à « l’amour de la sagesse ». L’amour à mon sens n’exige rien. Il accompagne. L’amour en soi est sagesse quand il est amour de l’autre quel qu’il soit et recherche du bien commun à tous les hommes sans exception. Pour que vive cet amour il ne doit y avoir d’exigence qu’à l’égard de soi-même. Cette exigence, si elle porte de bons fruits pourra alors servir de modèle, de référence à d’autres. Cette exigence qui n’attend rien de l’autre dépasse la simple pensée : elle s’exprime dans les actes posés, elle annonce sa couleur dans le « bout » de la relation qui appartient en propre à celui qui s’engage dans cette voie. Effectivement, « elle déconstruit les alibis… à légitimer l’inhumain ». Je pense que le vécu fonde plus sûrement la sagesse que « l’exigence » philosophique qui reste un alibi de clercs car le vécu ouvre à l’autre donc à la connaissance de l’un et de l’autre et il réduit la distance entre l’un et l’autre. L’amour de la « sagesse » ne doit pas occulter l’amour d’autrui et la nécessité de cet amour. Sans quoi cette « sagesse » n’est plus qu’orgueil qui trace une frontière entre le barbare et le civilisé, qui creuse un fossé entre le maître et l’esclave, qui justifie la relation de domination de l’un sur l’autre qui est à la source de toutes les frontières au sein du monde « civilisé », au sein du monde actuel. C’est dans le devoir d’amour d’autrui quel qu’il soit que réside la véritable sagesse.
« La facilité est de collaborer » : pour les jeunes d’aujourd’hui il devient de plus en plus difficile de collaborer à ce qui n’a pas de sens et qui le démontre chaque jour un peu plus. Il y a tromperie lorsque derrière un idéal annoncé c’est une idéologie mercantile et matérialiste qui est à la manœuvre. Loin de leur faciliter la tâche du pari de l’avenir, le système dans toutes ses composantes s’efforce de les enfermer dans sa logique, de les en rendre complices. Seules des individualités peuvent s’élever et se lever contre le système. Elles renouent alors avec la réalité humaine.
« La difficulté est de prendre le risque de résister ». La difficulté n’est pas dans la prise de risque ou dans la résistance. La difficulté est de discerner ce contre quoi on veut résister, ce contre quoi on doit résister. Lorsque l’on se rend compte que c’est contre soi-même, son propre aveuglement, ses a priori, ses conditionnements, ses mensonges personnels ou inculqués, sa propre violence alors il devient ensuite plus facile de s’engager dans la résistance. Mais la résistance n’est pas suffisante : il reste la question de l’alternative à l’esprit de système qui nous habite et qui dirige nos pas et nos pensées à notre insu. Il ne s’agit pas tant de déconstruire que de voir ce qu’il y a à construire et de s’y atteler. L’existant, lorsque c’est le mensonge qui lui sert de fondation, est mis à nu. Il s’effondre alors de lui-même.
« Toute résistance est une rupture ». Non. Le plus souvent la peur est à l’origine de la résistance et la peur, quand elle ne paralyse pas rend cassant et dur, comme ce qui la suscite : à un pouvoir s’oppose un contre-pouvoir qui est de la même nature. Actuellement tous nos repères tombent les uns après les autres. L’héritage historique nous file entre les doigts de notre propre fait. L’absence de hauteur de vue des uns et des autres amène les uns et les autres à se dresser les uns contre les autres justement. Nulle intelligence là-dedans, nulle sagesse ! Par contre la forme que prend la rupture exprime la réalité des mobiles de ceux qui la prônent.
« Ils entrent en conflit ». Entrer en conflit est ce que les hommes savent faire de mieux pour « régler » leurs différends. En cela ils ne se sont pas élevés au dessus du stade de l’animal pensant : un super prédateur qui se place de lui-même au sommet de la pyramide des consommateurs et qui s’en prend à tout ce qui est à porté de sa main. Cette conception de l’homme justifie à la fois le système et l’exploitation de l’homme par l’homme qui est la clé de son fonctionnement. L’homme se considère comme un matériau, une ressource puisqu’il ne se reconnaît aucune transcendance. Il pense, certes, cet homme dit « civilisé », mais il piétine son humanité au nom de grands principes, de grands idéaux qui repoussent tous le monde meilleur dans le domaine du rêve, et qui tournent au cauchemar !
Il y a aujourd’hui des défis à relever, humains et environnementaux qui dépassent la politique, parée ou non « d’éthique », qui dépassent « l’exigence philosophique, la religion, l’utopie du mensonge généralisé. Ces défis relèvent de l’humain et de la qualité du fond humain. Ils se ramènent tous à un seul défi : l’homme lui-même. Tant que l’homme s’en remettra à un système et à ses promesses pour combler son vide existentiel, alors il devra conjuguer avec ses désillusions et les souffrances qu’il s’inflige. Et il y aura toujours un autre qui servira de bouc émissaire.
Si chacun doit avoir une exigence, qu’elle soit de vérité, de recherche du bien universel, d’amour d’autrui, de cohérence, de lucidité, de réalisme et de courage. La solution d’un problème ne réside-t-elle pas dans la bonne lecture que l’on fait de son énoncé ?
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le 22-12-2008 à 09:42:40